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© Inventer le Grand Paris

Les fonds photographiques aux Archives départementales

par Maxime Courban

Maxime Courban est archiviste-iconographe et responsable du secteur des documents figurés, Archives départementales de la Seine-Saint-Denis.


La Seine-Saint-Denis est constituée de 40 communes issues de l’ancienne Seine et de l’ancienne Seine-et-Oise. Les Archives départementales ont été créées en 1967, donc dès la création du département. Un premier directeur, Jean-Marie Jenn, est nommé en 1969 et s’installe en 1970 dans des locaux de la Cité administrative 2, une cité temporaire, qui a duré à peu près 40 ans… Celle-ci a été détruite en 2016. C’est évidemment un centre d’archives sans archives au départ puisque l’administration n’a pas encore eu le temps de produire ses archives. Depuis 1983 nous sommes installés dans un nouveau bâtiment dans lequel, à ce jour, nous conservons plus de 31 km linéaires d’archives, gérés par 35 agents. Nous recevons environ 1100 personnes par an.

 

Les archives départementales ont dès le départ développé une politique de collecte assez originale qui vise à documenter bien évidemment le territoire de la Seine-Saint-Denis, axée sur le XXe et le XXIe siècle, mais aussi des thématiques liées aux mouvements sociaux qui ont fortement marqués ce territoire industriel et ouvrier. Dès les années 80 un axe typologique fort est consacré aux archives audiovisuelles et aux archives photographiques en particulier. En 1985 est créé un secteur consacré à l’audiovisuel, et dans les années qui suivent sont signées des conventions de dépôts avec des acteurs du mouvement ouvrier en lien avec la Seine-Saint-Denis. Ainsi les archives de l’institut d’histoire sociale de la CGT (IHS-CGT), dont le siège est à Montreuil en Seine-Saint-Denis, ont été déposées aux Archives départementales. En 2003 c’est le parti communiste français qui déposera ses archives, classées « archives historiques » par le ministère de la Culture. La même année une convention de dépôt est signée avec le journal L’Humanité qui déposera à peu près 2,1 millions d’images, sur tout support (soit 1 million de négatifs, 1 million de tirages et environ 100 000 diapositives couleur). Plus récemment, l’association montreuilloise Périphérie, dédiée à la création et diffusion du cinéma documentaire et à l’éducation à l’image, a fait le dépôt de ses archives sur notre site.

 

Les fonds que nous conservons sont variés et certains sont produits par nous-mêmes puisque dès la création des Archives départementales, nous avions à demeure des photographes pour documenter ce territoire de la Seine-Saint-Denis qui était déjà, et est toujours, en pleine mutation.

(Voir Fig. 1)

 

Ainsi le service photographique des Archives départementales de Seine-Saint-Denis photographie par exemple la mairie de Bobigny inaugurée au printemps 1974, le patrimoine religieux (église de Montreuil notamment) ou bien encore les travaux de construction du métro, qui arrivera à Bobigny en 1985 – 86 après une longue lutte des élus locaux. (Voir Fig. 2)

 

A la fin des années 80 et au début des années 90, une grande campagne photographique sur le thème de la désindustrialisation du territoire a été menée. Philippe Malpertu a ainsi produit sur une dizaine d’années environ 5 000 photographies en moyen format (négatifs 6X7 numérisés et documentés récemment). (Voir Fig. 3)

 

Puis ces campagnes photographiques, faute de photographes, se sont arrêtées, pour reprendre dans les années 2015 – 2016 avec l’arrivée d’un nouveau photographe, Jérémy Cuenin. Reparti vers d’autres horizons, notre tutelle n’a pas jugé utile de le remplacer et le poste est aujourd’hui vacant.

Nous avons également profité de la présence d’un photographe, et, de façon assez opportuniste, de l’arrivée des Jeux Olympiques en 2024, pour commencer un travail sur les équipements sportifs du département : piscines, terrains de foot, etc.

 

Dans un autre registre, depuis 2011 ma collègue Laure Fernandez photographie les tags et graffs réalisés le long du canal de l’Ourcq entre Pantin et Le Pont de Bondy (Bobigny), soit huit kilomètres de murs. Deux campagnes de documentation sont réalisées par an, généralement à l’automne et au printemps, et représentent aujourd’hui un ensemble d’environ 10 000 photographies numériques. (Voir Fig. 4)

 

Nous conservons également une collection d’environ 12 000 cartes postales qui s’attache à documenter les quarante communes du département, bâtiments publics, religieux, patrimoine civil dans son acception générale, grands ensembles, etc. L’ensemble est numérisé et consultable sur notre site internet, en tout cas pour ce qui est des visuels, les versos avec les correspondances ne sont pas diffusés pour le respect du droit au secret des correspondances. Une partie très importante des cartes postales date de la première moitié du XXe siècle, tandis qu’un peu plus d’un tiers de l’ensemble date de la deuxième partie du XXe siècle Des cartes postales en couleurs des années 60 documentent notamment la vie des grands ensembles comme la cité des 4000 à la Courneuve ou la cité des Courtillières à Pantin, présentées sous un jour très positif, ce qui n’est pas toujours le cas aujourd’hui… (Voir Fig. 5)

 

Certains fonds sont issus de dons et d’achats divers et variés, comme par exemple un ensemble de 40 photos qui documentent les destructions dues au bombardement de Dugny le 16 août 1943. En 1943 les alliés avaient en effet bombardé le Bourget mais surtout Dugny, située juste à côté, détruite à 90%. À la libération il avait même été question de faire disparaître tout simplement la commune !

 

Autre exemple, nous conservons un album photographique des années 60 dont on ne connaît pas le contexte de production mais qui montre l’usine Viandox à la Courneuve, des vues extérieures, intérieures, des chaînes de production de travail, etc. Il est vraisemblable que cet album ait été réalisé à la demande de l’entreprise pour promouvoir son travail et son savoir-faire.

Nous avons très récemment reçu le don d’un ensemble de 500 vues qui documentent les travaux d’aménagement du canal de l’Ourcq à Pantin, dans les années 1927-28. On y voit l’élargissement du canal entre Pantin et Bobigny. Cet ensemble documente également les travaux de construction de la deuxième tranche de la centrale hydroélectrique de Seine-Saint-Denis, entre 1930 et 1932, devenue aujourd’hui la Cité du cinéma de Luc Besson. (Voir Fig. 6) , (Voir Fig. 7)

 

Nous conservons également des fonds publics, généralement les productions des services de communication du département, qui font la promotion des politiques publiques (inaugurations des collèges, crèches, etc.) ou documentent d’autres événements comme la visite de Jean Paul II à Saint-Denis et au Bourget en 1980.

Nous sommes aussi amenés à conserver les dépôts administratifs, comme par exemple celui du service d’urbanisme de la commune de Montreuil, qui a produit dans les années 2000-2016 à peu près 1 téraoctet de données photographiques. Ce fonds documente les activités du service d’urbanisme qui n’avait ni les moyens humains ni les moyens techniques, ni forcément les connaissances, pour assurer à la fois la bonne conservation et le traitement de cet ensemble.

Nous avons également des fonds privés, fonds majoritaires dans le registre photographique, comme le fonds Roger Henrard, « l’enragé du ciel » fan d’aviation et photographe ayant réalisé de très nombreuses vues aériennes de la France, et notamment du territoire de la Seine-Saint-Denis. À son décès en 1976, la société a découpé le fonds et proposé des sous-ensembles aux différentes collectivités concernées. Le département a acheté les 374 vues qui concernaient son territoire, dont 120 vues couleur. Cela couvre essentiellement la partie de l’ex-Seine, donc les communes les plus proches de Paris.

Vers 2015 nous avons acquis un autre fonds de vues aériennes, le fonds Marcel Chevret, photographe qui travaillait en hélicoptère (ce qui permet d’être plus près des sujets, de tourner autour facilement), pour des commanditaires, entreprises privées ou publiques, qui souhaitaient documenter différentes constructions. Ainsi ont été photographiés les constructions autour du RER à Noisy-le-Grand, l’hôpital intercommunal du Raincy-Montfermeil, etc. (Voir Fig. 8)

 

Nous achetons de temps en temps des photographies à visée artistique comme celles de Léon Claude Venezia, notamment connu pour ses photographies en couleurs du quartier de Belleville et ses requalifications des années 70-80. Un ensemble de ses photographies réalisées autour de la cité d’urgence du bois du Groslay à Drancy montre dans les arrières-plans les tours de la cité de la Muette, tristement célèbre pour avoir été camp d’internement pendant la seconde guerre mondiale, tours détruites à la fin des années 70.

 

Le fonds Walter Weiss concerne la production d’un photographe amateur suisse et militant chrétien, venu initialement en France pour apprendre le français, puis devenu volontaire au sein de l’association Aide à toute détresse, aujourd’hui ATD quart monde. Walter Weiss avait travaillé avec l’association autour des questions du mal logement et des bidonvilles qu’il a photographiés. Des vues de 1976 du bidonville du Francs-Moisins à Saint-Denis montrent les fameuses boîtes aux lettres qui permettaient d’avoir une adresse administrative. Il prenait aussi des clichés des plaques de rues qu’il parcourait, ce qui permet de bien localiser les lieux documentés. Cet ensemble est constitué d’environ 500 photographies, dont une centaine en couleurs, toujours prises de loin pour « ne pas trop déranger les gens ».

 

Pierre Trovel, photographe professionnel et notamment pour le journal L’Humanité, nous a déposé ses fonds en 2016. Cela représente un volumes très important estimé à 400000 vues argentiques au format négatif 24 X 36 pour l’essentiel, et à peu près 1 téraoctet de données numériques natives[1]. Le récolement du fonds est en cours, avec l’aide du photographe. Nous avons réalisé l’année dernière une exposition partielle de ce fonds, également présentée au théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis.

Nous conservons un fonds de photographies de Michel Moch, photographe de l’architecture et photographe attitré d’Oscar Niemeyer pour ses réalisations en France (siège du parti communiste français, bourse du travail à Bobigny, siège de L’Humanité à Saint-Denis, le volcan au Havre).

Il nous a cédé ses vues intérieures, extérieures, vues de chantiers et tout ce qu’il avait photographié sur le territoire de la Seine-Saint-Denis. Cet ensemble contient 600 vues à peu près, en ektachrome, au format 6X6.

 

Le fonds du journal L’Humanité est pour nous un fonds photographique majeur. Le quotidien L’Humanité est un journal créé en 1904 qui a été, pendant très longtemps, l’organe central du parti communiste français. C’est le seul journal à avoir déposé ses archives dans un centre d’archives publiques alors qu’il est encore en activité, et le fonds photographique est monumental puisqu’il représente environ 2,1 millions d’images, soit 480 mètres linéaires d’archives photographiques sur tous supports. Il traite de toutes les thématiques, culturelles, politiques nationales, internationales, etc., selon, bien évidemment, le prisme de ce parti politique là.

 

Pour terminer, je voudrais présenter le fonds des établissements Baranger. Ce fonds très intéressant est celui d’une société créée par Henri Baranger, active des années 50 aux années 90, et spécialisée dans la photographie aérienne et industrielle. Ses clients sont des opérateurs publics comme privés, et les clichés ont pour vocation de documenter et, au passage, de faire la promotion de leur savoir-faire en matière de construction. À la liquidation de la société en 1991, l’ensemble du fonds a été un temps stocké dans un hangar à Aubervilliers puis pris en charge par un brocanteur qu’il l’a revendu au poids à un collectionneur passionné d’engins de travaux publics. Ce dernier a réalisé le récolement de l’ensemble du fonds et en a systématiquement extrait toutes les vues, tous les négatifs et tous les tirages sur lesquels on voyait un engin de travaux publics. Il a ensuite rassemblé le fonds par zone géographique, administrative, par département, ville, etc. puis a proposé aux différentes collectivités d’acheter une partie de ce fonds, ce que nous avons fait. Nous avons donc acquis un ensemble de 5 500 vues qui sont pour l’essentiel des plans films 4X5 pouces en noir et blanc, et couvrent l’ensemble des communes de la Seine-Saint -Denis à l’exception de Dugny et Gournay-sur-Marne. Ce fonds a été classé avec l’aide de l’historien de l’architecture Benoit Pouvreau, et numérisé en 2016. Il est consultable sur notre site internet et je vous invite à nous communiquer toutes les erreurs d’identification qui ont pu être commises car ces reportages photographiques sont parfois très difficiles à analyser ! (Voir Fig. 9)

Pour exemple, le complexe sportif de l’île des Vannes construit entre 1968 et 71 : des photographies documentent le début du chantier et de façon systématique ce complexe sportif. 37 vues ont été prises en 1969, 23 en 1970 et les 2 dernières en 1973. On y observe l’évolution du chantier de façon systématique, avec des vues très larges et des vues plus resserrées, notamment sur la construction de la nef – aujourd’hui la nef Lucien Belloni – très caractéristique de cet ensemble. (Voir Fig. 10)

La construction de la préfecture de la Seine-Saint-Denis a été réalisée entre 1968 et 1971 par la SEMARBO[2]et nous avons 225 vues de ce chantier, couvrant toute la période. On y voit le début du chantier en 1968, des ouvriers, et des vues d’ensemble où l’on reconnaît les gratte-ciels de la cité de la Muette à Drancy et le cimetière de Bobigny, On peut suivre au fur et à mesure l’avancée du chantier jusqu’à l’achèvement de la préfecture de Bobigny. (Voir Fig. 11) , (Voir Fig. 12)

 

Tous ces fonds, de nature et d’origine diverses, peuvent potentiellement renseigner sur le Grand Paris de vos recherches.

Figure 1 :

négatif n° 263/3 – Église Saint-Pierre-Saint-Paul à Montreuil en mai 1975. © François-Xavier Rabier / AD093négatif n° 546/15 – Chantier de construction du prolongement de la ligne de métro n°5 jusqu’à Bobigny en 1983. © François-Xavier Rabier/AD093

Figure 2 :

négatif n° 546/15 – Chantier de construction du prolongement de la ligne de métro n°5 jusqu’à Bobigny en 1983. © François-Xavier Rabier/AD093

Figure 3 :

B N/B 67 6 – L’arrière de la plâtrière du Susset désaffectée. Rosny-sous-Bois (93), rue Rochebrune, mars 1987. © Philippe Malpertu – AD093

Figure 4 :

2890W/46 – Graffiti le long de la rive gauche en aval du pont de la Folie (D40) à Bobigny le 13 novembre 2018. © Droits réservés – Laure Fernandez / AD093

Figure 5 :

49Fi/6498 – © J Godneff – éditions J. Godneff / AD093

Figure 6 :

le canal de l’Ourcq en travaux au niveau du pont de la rue Delizy le 12 avril 1927. © Droits réservés / AD093

Figure 7 :

155FI/74 – Le chantier de construction et les installations existantes de la centrale électrique de Saint-Denis. © Droits réservés/ AD093

Figure 8 :

Commune de Noisy-le-Grand, 1985. © Marcel Chevret / AD093

Figure 9 :

105FI/391 : chantier de construction du complexe sportif de l’île des Vannes à L’Île-Saint-Denis le 13 octobre 1969 © Henri Baranger – Établissements Henri Baranger – AD093

Figure 10 :

Vues d’ensemble du stade de l’Île des Vannes le 4 mai 1973. © Henri Baranger – Établissements Henri Baranger – AD093

Figure 11 :

Vues d’ensemble et de détails du chantier de construction de la Préfecture à Bobigny le 22 janvier 1970. © Henri Baranger – Établissements Henri Baranger – AD093

Figure 12 :

La préfecture de Seine-Saint-Denis à Bobigny le 13 juin 1972. © Henri Baranger – Établissements Henri Baranger – AD093