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© S. Rouelle / Mairie de Paris-Comité d’histoire de la Ville de Paris

Jean Giraudoux au chevet de Paris et du Grand Paris (1928-1943)

par Valérie Foucher-Dufoix

« Chaque après-midi seul sur ma machine, je fonçais par les portes de Villejuif ou de Pantin, ou de Saint-Cloud, dans des sorties désespérées, et comme s’il s’agissait de délivrer, non mon amour, mais Paris. Tous les remèdes, toutes les solutions à mes crises sentimentales, ce n’est d’ailleurs jamais dans Paris que je les ai trouvés, mais, de même qu’il faut chercher parfois les foyers en dehors de l’ellipse elle-même, toujours à Chantilly à Orsay, dans ce champ magnétique bordé par les fortifications et la Grande Ceinture. »[1]

L’entre-deux-guerres s’avère une période extrêmement riche dans l’actualité politique, économique et sociale et doit en partie sa particularité à l’ampleur des débats qui la traversent, à l’atmosphère de crise généralisée qui y règne et à l’imbrication des mondes littéraires et politiques et de leurs enjeux. Dans ce contexte, Jean Giraudoux se situe à la croisée de plusieurs mondes : le monde littéraire, le monde politique et technocratique mais aussi le monde des « spécialistes de la ville »[2]. Ce profil, relativement courant à l’époque, correspond au modèle de l’écrivain-diplomate[3], rappelant, chacun avec leurs singularités, Paul Valéry, Paul Claudel ou encore Paul Morand, tout quatre relevant du ministère des Affaires étrangères et ayant écrit sur la Ville et les villes. Plus largement, le « Paris des Salons » rassemble celui de la politique, des lettres, du journalisme, des arts et de l’architecture. L’œuvre de Giraudoux dans ce dernier domaine, moins connu que son œuvre littéraire, est pourtant considérable et cohérent avec le rôle social qu’il accorde à l’écrivain. Il a ainsi produit essais, conférences et articles de la fin des années vingt jusqu’à sa mort. Ces écrits nous livrent ses représentations de Paris et de sa banlieue mais donnent aussi sa vision d’un Paris futur.

Le principal intérêt de ce corpus ne réside peut-être pas tant dans l’originalité des propos tenus, ni dans leur importance quantitative un peu trompeuse – l’écrivain ayant l’habitude de réutiliser largement ses textes antérieurs – que dans le déploiement d’une pensée totale sur l’urbanisme en plein essor en tant que discipline, et sur l’architecture. Pour l’écrivain, les questions urbaines et architecturales sont essentielles, car elles déterminent notre cadre de vie mais sont aussi révélatrices de l’état de notre société, de sa bonne ou de sa mauvaise santé. Dénoncer les désordres de Paris et de sa banlieue, c’est aussi dénoncer le déclin de la Nation française et accréditer le mythe d’un âge d’or[4]. Mais chez Giraudoux, l’architecture et l’urbanisme pourraient aussi constituer un des principaux leviers de son redressement. Dans ce contexte, il ne se pose pas seulement en observateur : il établit des diagnostics, désigne des responsables et offre des propositions concrètes pour sortir de cette crise, même s’il adopte souvent une double posture, pragmatique et prophétique, cette dualité se retrouvant aussi bien dans ses descriptions du monde urbain que dans les solutions proposées et les responsabilités dénoncées.

L’écrivain et l’architecte : un même rôle social et un même pouvoir de l’imagination ?

Jean Giraudoux reste, dans la mémoire collective, avant tout un romancier, un dramaturge, un homme pleinement inscrit dans le champ littéraire. Mais, comme le souligne Cécile Chombard-Gaudin[5], de par ses activités, ses réseaux et ses connaissances, il relève à la fois du monde littéraire et intellectuel, du monde politique, technocratique et administratif à l’image de son ami Paul Morand. Normalien de formation, germaniste et germanophile, il mène de front une carrière diplomatique au Quai d’Orsay et sa carrière littéraire. Dans cette période de fusion entre enjeux littéraires et politiques, il incarne la figure d’un intellectuel[6] au sens fort du terme tout en restant largement inclassable sur l’échiquier politique. Il multiplie notamment articles, conférences et ouvrages sur l’urbanisme et l’architecture[7]. Sur le thème de Paris, du Paris futur, et du Grand Paris, il publie une série d’articles dans l’hebdomadaire de gauche fondé par Gallimard, Marianne d’avril 1933 à mai 1934 et plusieurs de ces articles portent pour titre explicite « Pour un plus beau Paris ». Il publie dans plusieurs quotidiens comme Le Journal en 1934, conservateur, La Dépêche, journal radical et anticlérical et surtout Le Figaro de 1934 à 1938. Il écrit aussi pour la revue L’Architecture (15 novembre 1933) ou dans L’Excelsior. Il vise ainsi des publics variés afin de rallier une majorité à ses combats : un public éclairé et parisien dans le cadre de conférences et un public plus large, conservateur ou radical, à travers la presse nationale. Se dessine ainsi un des objectifs de Giraudoux : s’adresser à tous, la ville étant l’affaire de tous.

Cette posture est à mettre en parallèle avec sa conception du rôle de l’écrivain et de l’écrivain-journaliste, tel qu’il le définissait, messianique[8]. La littérature est « une fonction de première nécessité » et l’écrivain doit développer une mission de « conseill[er] mora[l] du pays »[9], s’inscrivant ainsi dans le « modèle du prophétisme à dimension politique »[10]. C’est l’écrivain qui, mieux que quiconque, pourrait chausser des « lunettes à vérité », bien mieux finalement que les politiques, « les seconds venus », englués dans la réalité, dans la quotidienneté, dans leurs positions partisanes et dans le souci permanent de leur réélection[11]. « Spécialistes de la routine », de l’habitude comme nous le reverrons, ils seraient aussi marqués par une absence de passion et d’imagination. Alors que la France est menacée par le déclin, l’écrivain, « conscience de son siècle »[12], amènerait aux débats deux aspects essentiels : « une forme de distance » qui permet de mieux voir et d’être porteur de l’intérêt général, et « l’imagination de demain », voire la « déraison » face à des élites politiques qui en seraient considérablement dépourvues, tout en reconnaissant lui-même qu’il expose « une situation dont personne n’ignore ni ne conteste les détails. Le premier venu d’entre nous peut être le Messie de cette vérité »[13]. En résumé, la lecture de la réalité serait accessible à tous mais ne dispense pas de l’éclairage d’un « guide », rôle dévolu à l’écrivain.

Ce pouvoir d’imagination, qu’il qualifie d’« imagination pratique », serait d’ailleurs un des points communs entre l’écrivain et l’architecte, assertion répétée plusieurs fois entre 1933 et 1939. L’architecture est « la grande leçon d’imagination donnée quotidiennement à chaque citoyen, l’art qui modèle les peuples, qui régénère le sol, qui abolit le climat… »[14]. L’architecte est « le guide de la nation » : « celui qui détermine le mouvement plus ou moins rapide, l’atmosphère plus ou moins noble de sa vie, ce prodigue, ce dépensier, cet imaginaire, c’est l’architecte »[15]. L’urbaniste et l’architecte s’avèrent être les « deux romanciers du globe »[16]. L’urbanisme définit comme un « ensemble de règles esthétiques et morales », un « catéchisme humain » qui « désigne moins un ensemble de devoirs qu’un ensemble de droits : le droit à la vie moderne, à l’imagination moderne, bref, le droit à ce que l’âge du monde ne vous gêne à aucune entournure de votre corps et de votre pensée »[17] est donc fondamental, car il fonde « l’urbanité », un des mots les plus précieux du vocabulaire[18] et permet la santé physique, morale et politique du citoyen-habitant. En résumé, il remplit une fonction d’éducation :

« Dans une civilisation où la politesse n’est plus innée ni enseignée, le seul éducateur reste la courtoisie des belles places, l’aménité des routes, le bon ton des monuments, et la vie dans l’agglomération urbaine doit elle-même faire naitre chez ses habitants ce respect d’autrui et de soi-même qui s’appelle d’ailleurs, à juste titre, l’urbanité et qui nous place au niveau de notre propre technique. Tout citoyen doit vivre journellement au milieu d’édifices, de voies, de spectacles urbains, qui seront par sa morale et son imagination ce tremplin qu’est pour le parisien notre avenue de l’Arc de triomphe. »[19]

Ce rapport direct entre esthétique, confort de la ville et épanouissement des qualités morales et intellectuelles de ses habitants est au cœur de ses discours sur la ville : les questions architecturales et urbaines relèvent bien à la fois du domaine de la morale et de la responsabilité politique.

C’est la raison pour laquelle cette pensée urbaine se veut totale, complète. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer une situation mais, comme le ferait un médecin, de poser un diagnostic, de désigner des responsables et de proposer des « remèdes »[20]. Aucun mot, aucune image, ne sont assez durs pour décrire l’état de la France urbaine, de Paris et de sa banlieue : il dénonce une situation grave, voire intolérable résumée en une phrase mainte fois répétée : la France « est un pays mal tenu »[21], « le pays le plus mal tenu du monde »[22], un pays qui « s’enlaidit, qui s’encrasse »[23], qui est « chaque jour plus défiguré »[24]. Il assiste à une « décadence publique »[25], à une « déchéance urbaine » : « La seule leçon effective et permanente qu’un grand régime puisse donner journellement à ses citoyens, la leçon architecturale est devenue, dans notre république, une leçon de désordre, de laideur, et d’immoralité. »[26] L’état de l’urbanisme et de l’architecture devient tout à la fois signe, révélateur et conséquence d’un constat plus grave encore : la décadence, voire la dégénérescence dans laquelle se retrouve la nation française.

Déchéance urbaine de Paris ou crimes contre Paris ?

Paris est l’objet dans l’entre-deux-guerres de nombreux portraits littéraires. Cette époque constitue même un véritable âge d’or pour cet exercice littéraire[27]. Une bonne part de ces portraits célèbre la ville-lumière même si, en face, les ennemis de Paris sont nombreux comme le souligne Bernard Marchand, en défendant l’essor du provincialisme et la célébration de « la France des villages » (Jean Giono ou Marcel Pagnol) ou encore, en associant ville et déracinement dans le prolongement d’une littérature conservatrice et réactionnaire d’un Paul Bourget, d’un Édouard Drumont ou d’un Maurice Barrès[28]. Plus largement l’urbaphobie est un sentiment partagé[29] à l’instar d’un Paul Claudel[30], qui s’avérera être en 1945 le premier président de la Ligue urbaine et rurale pour l’aménagement du cadre de la vie française initiée par Jean Giraudoux en 1943.

La position de Jean Giraudoux s’avère plus complexe. Jean Giraudoux, rejette avant tout Paris tel qu’il se présente, tel qu’il est géré et projeté. Il n’appelle pas à un retour à la terre même s’il évoque souvent ses origines paysannes. Ainsi, il n’hésite pas à déclarer son amour pour Paris – comme le prouve notamment sa Prière sous la tour Eiffel (1923). La ville y incarnerait « les cinq mille hectares du monde où il a été le plus pensé, le plus parlé, le plus écrit. Le carrefour de la planète qui a été le plus libre, le plus élégant, le moins hypocrite. Cet air léger, ce vide au dessous de moi, ce sont les stratifications, combien accumulées, de l’esprit, du raisonnement, du goût »[31]. Ce qu’il dénonce réside donc bien dans la situation urbanistique catastrophique dans laquelle serait Paris et son agglomération. Il écrit ainsi en 1933 que Paris est « la capitale la moins respectée », « la dernière capitale urbaine du monde »[32].

Ces réflexions sont triplement nourries par le regret d’un âge d’or d’un Paris mythifié, d’observations réelles et tangibles et de comparaisons effectuées avec un grand nombre de métropoles à travers ses voyages. Il dresse notamment un portrait ambigu de Berlin dans deux ouvrages publiés en 1929 et 1932 à une période marquée par une forte germanophobie[33]. Il y présente une ville plate, sans passé, offrant peu de plaisirs mais qui s’élève par son urbanisme modèle, notamment par ses jardins – « Berlin n’est pas une ville de jardins, c’est un jardin »[34] – ses banlieues, – « le mot le plus prometteur et le plus allègrement riche de la langue allemande »[35] – ses rues, le confort offert par les nouvelles cités et surtout l’amour de « la vie physique ». Il admire la capacité des Allemands à « embellir un affreux paysage », à tirer profit d’un site peu propice, leur amour de « la vie physique », du corps et du sport mais passe sous silence les 350 000 chômeurs déclarés en 1930. Cette mise en lumière de l’urbanisme berlinois permet surtout de dresser de nouveau un portrait à charge de l’urbanisme parisien. En 1943, pour lui rien n’a changé, et la question d’« une capitale immense, belle sur toutes ses parts »[36] n’est toujours pas posée et réalisée.

En résumé, « Paris est en danger » pour reprendre le titre d’un de ses articles paru dans Le Figaro[37]. On y assiste à des « méfaits irréparables »[38], à « des ravages causés par la méconnaissance de l’urbanisme », à « un attentat à la fois contre le Paris ancien et le Paris futur »[39]. Paris et sa banlieue apparaissent « dans leur médiocrité, leur vétusté, et leur petitesse. […] Le trajet Étoile-Barbizon est la constatation d’une série de crimes commis contre le Paris passé, le Paris présent et le Paris futur »[40]. Il nous livre ainsi un portrait univoque de la banlieue parisienne des années 1930 et 1940 à une époque où la banlieue constitue encore peu un objet d’intérêt[41] : Paris serait devenu une petite ville entourée par une banlieue informe et le contraste entre Paris et sa banlieue « serre le cœur. Impossible d’atteindre ou de quitter la cité dite du luxe, sans traverser une épouvantable zone de misère, la cité des arts sans que tout ce qu’une municipalité irresponsable peut amasser en mauvais goût, en petitesse de conception et en bassesse d’exécution n’accable vos yeux pendant des lieues »[42]. Il utilise largement la métaphore médicale courante à cette époque en dénonçant « des villes hideuses », « des quartiers informes », « un chapelet de villes sordides »[43] où s’accumulent les déchets de Paris. Ce sont des « accès de lèpre », des « goitres sur la périphérie[44] ». Il pourfende comme autant de « verrues », « la pierre meulière, la tuile artificielle, le panneau de publicité et le mur de clôture »[45], mais surtout les « lotissements généralement ignobles »[46] : « la construction d’une cité neuve, cette naissance d’une nouvelle race, de nouvelles mœurs, d’un nouvel âge, s’appelle en France, de ce nom affreux qui évoque l’assassinat et le partage des dépouilles : le lotissement »[47]. Ces nouveaux quartiers seraient marqués par une « absence d’architecture »[48], « des baraquements »[49], « une épouvantable impression de provisoire »[50]. Certaines villes de banlieue échappent à ses critiques mais se comptent sur les doigts d’une main : sont cités le Pré-Saint-Gervais, Suresnes[51], ou encore Puteaux. Le mot banlieue serait ainsi devenu un des pires mots de la langue française, « le plus terrible des vocabulaires de laideurs et de deuils »[52]. À la question de la croissance de Paris, n’est apportée qu’une réponse quantitative à la crise du logement, ce qu’il qualifie de « politique pour réfugiés »[53], sans réflexion d’ensemble et sans fournir l’armature essentielle au citoyen habitant que sont les musées, les bibliothèques, les maisons du peuple, les écoles, les stades[54] : « Une épouvantable impression de provisoire oppresse cette population que l’absence d’architecture condamne à la méfiance et à l’instabilité. Trop ambulante dans ses travaux, elle devient casanière dans ses distractions. Le jour de semaine y est monotone, le dimanche sordide. »[55]

Paris intra-muros ne connaîtrait pas un meilleur sort et le Paris historique est en danger[56]. L’époque est qualifiée de plus destructrice que la Commune[57] ; il serait fait peu de cas des monuments et du patrimoine parisien. On détruit « les témoins les plus sacrés de la civilisation et de l’esprit parisien »[58]. C’est « un carnage », « une ignorance », « un mépris du passé »[59], « un vandalisme gratuit »[60], qui ne correspond à aucun programme politique au point que l’« on peut définir le Français : un conservateur qui détruit »[61]. Là encore, c’est plutôt la violence du ton qui étonne que son contenu à un moment de forts débats à la fois pour la sauvegarde des Monuments historiques, l’aménagement du Grand Paris et la définition des principes de construction d’une ville moderne. Victor Hugo condamnait déjà la Restauration pour son indifférence au patrimoine et pour avoir laissé se développer l’activité des « bandes noires » de spéculateurs qui démolissent les édifices nationalisés, vendus pendant la Révolution[62]. Les premières associations de défense du patrimoine apparues dès le xixe siècle, à l’instar de la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France, fondaient leur action sur les liens entre qualités morales de l’homme, environnement puis hygiénisme[63]. Un second sujet d’étonnement porte sur l’extrême variété des objets dénoncés : les embouteillages et la congestion, la pollution[64], le manque d’espaces verts, de parcs, de jardins ou la disparition de ceux qui existent[65], l’exposition internationale de 1937 qui dénaturent le Paris historique, le monumental, le « Paris achevé » et constitue une occasion manquée de promouvoir de nouveaux quartiers de banlieue[66], l’absence d’aménagement de la ville pour les loisirs, l’abandon du projet de déplacement des Halles, une Seine qui se macadamise et se transforme en égout[67], l’échec de l’aménagement de la Zone et des fortifications, etc.

En résumé, le chaos se lit à plusieurs niveaux et à plusieurs échelles, aussi bien à travers la lecture du plan général de l’agglomération parisienne et de Paris, que dans les nuisances, les lieux, les objets architecturaux et les projets précis. S’impose ici un début de programme : la nécessité de protéger le cœur de Paris et d’intervenir aux marges de la ville pour accompagner son extension.

Déclin de Paris et décadence de la Nation

Mais il ne faut pas s’y tromper : la situation urbaine et architecturale de Paris et de la France est un des principaux symptômes d’un diagnostic bien plus large et largement partagé à l’époque, « le vrai problème français »[68] : la décadence, voire la dégénérescence de la Nation. La France pourrait non seulement perdre son influence, mais tout simplement mourir[69] : « Le Français, depuis un certain nombre d’années, ne sait plus guère ni où il est, ni même qui il est. »[70] La France donne toutes les apparences d’une grande nation et pourtant elle n’est plus qu’une nation de second ordre, à l’image des Français : « La race des Français dépérit, […] leur mode de vie est périmé, […] leur imagination créatrice s’émousse, […] leur moral faiblit… »[71] Il l’écrit en 1933 et le répète en 1939, ce qui peut paraître plus étonnant : « Cette menace de complète déchéance urbaine est plus actuelle et plus grave pour la France que tout péril d’ordre international »[72]. À travers la question de la ville, il vient donc nous « parler de la vie ou de la mort de notre pays »[73]. Cette dénonciation de la décadence comporte l’idée d’une perte : il aurait bien existé un âge d’or au début du xxe siècle quand « Paris constituait la capitale idéale » car « il y avait un admirable Paris central, comble en monuments du passé »[74]. L’entre-deux-guerres à l’inverse marque la chute, la déchéance, la « décadence du génie urbain »[75]. Ce constat du déclin voire d’une décadence/dégénérescence est sans appel et constitue très certainement un des thèmes les mieux partagés à cette époque des milieux humanistes aux non-conformistes, en passant par les conservateurs. Mais pour Giraudoux, Paris en porte les stigmates : étant l’expression des conditions sociales, politiques et économiques d’une époque, son état constitue à la fois la résultante et l’un des signes les plus tangibles de cette décadence. État du bâti, état sanitaire et état moral ne font qu’un, reprenant ainsi les discours hygiénistes de la fin du xixe siècle[76]. Le déclin de Paris rejoint le déclin de la nation française.

Mais qui en porte la responsabilité ? La réponse s’avère complexe, Jean Giraudoux dénonçant tout à la fois des individus, des institutions et un régime politique dévoyé, des catégories sociales et un état d’esprit généralisé.

À la barre, des élus, des élites, une catégorie sociale, un état d’esprit…

Un premier niveau d’accusation se porte sur l’administration parisienne et sa représentation politique, notamment l’Hôtel de Ville. Les premiers responsables désignés sont ainsi les conseillers et députés de Paris[77]. Paris et l’agglomération parisienne ne sont donc jamais pensés dans leur globalité, chaque conseiller favorisant d’abord son arrondissement :

« Il est entendu à l’Hôtel de ville que chaque conseiller municipal est imperator dans sa circonscription […]. De là vient que Paris, au lieu d’être un organisme respirant et vivant, est une ville divisée en quatre-vingts cloisons absolument étanches, en quatre-vingts villes hermétiquement closes l’une à l’autre par un système de murailles. »[78]

C’est la victoire des intérêts particuliers sur l’intérêt général et du statu quo sur le changement car chaque conseiller souhaitant se faire réélire mène des politiques démagogiques et électoralistes, accusation courante dans l’entre-deux-guerres qui se retrouve dans les écrits d’Henri Sellier, de Léon-Paul Farge, ou encore dans le premier succès théâtral de Marcel Pagnol, Topaze (1928). Il manquerait donc une administration et des élus à la hauteur du défi du Grand Paris[79]:

« Les limites, les barrières sont donc la forme et l’aboutissement de cette civilisation parisienne, dans une époque où, partout ailleurs, les grandes villes ne sont plus que des régions. Les communes limitrophes, Neuilly, Saint-Cloud, Pantin, ne sont que d’autres arrondissements ennemis contre l’obstination desquelles se brise […] la volonté du Paris global. »[80]

C’est d’autant plus vrai pour Giraudoux que le futur de Paris se situe hors les murs :

« Nos conseils ne voient pas que leur principale mission est d’aménager la ville future et invisible. Ils ne voient pas que le destin du Paris civil se joue […] non plus à la barrière de Clichy ou à la Place d’enfer, mais à Carrière-sous-bois ou à Villeparisis, ou à Arpajon. […] le Conseil ne voit pas d’autre Paris que cet ovale que lui indique la carte vendue aux étrangers en visite, sur lequel les monuments sont placés comme des presse-papier […] et qui a trente-six kilomètres de tour, alors que le vrai Paris n’est déjà plus contenu par le département même de la Seine. »[81]

Il dénonce « l’inconscience, la parcimonie étrange, la prodigalité inexplicable et l’étroitesse de vues avec lesquelles est régi l’aménagement de la Région parisienne »[82]. Face à ces conseillers, l’État s’avère trop faible[83].

Un second niveau d’accusation concerne les élites politiques françaises et un régime politique dévoyé. La politique serait confiée à des hommes qui en ont fait leur profession et dont le seul but, est de se faire réélire. Il reproche aussi aux élus leur « manque d’imagination… », et leur « manque d’esprit vraiment démocratique »[84]. Le pouvoir serait accaparé par une minorité, « une bourgeoisie électorale », une oligarchie, une élite politique marquée par un état d’esprit, une mentalité de « petit bourgeois servi par la chance et s’appropriant les biens du seigneur, et s’y logeant sans gloire et sans goût »[85]. Cette minorité s’est constituée en « aristocratie dans un pays non pas démocratique, […] mais bourgeois »[86]. Il leur reproche enfin de ne croire ni en l’architecture, ni en l’architecte : « Ils se refusent à admettre que le guide de la nation, celui qui détermine le mouvement plus ou moins rapide, l’atmosphère plus ou moins noble de sa vie, c’est l’architecte. »[87] Plus globalement, le régime ne montre aucun intérêt pour l’architecture et l’urbanisme : la preuve en est qu’elle réside dans le fait qu’il n’a jamais crée de style et qu’il se contente d’occuper des bâtiments édifiés sous les régimes antérieurs :

« J’ai soudain compris la nature du malaise de notre démocratie… Notre démocratie ne conçoit pas son installation et son existence selon les méthodes de beauté, d’ampleur, de facilité qui ont toujours été celles de nos autres régimes. […] Elle [la démocratie] se contente de vivre en meublé… elle s’est installée dans la nation non en maitresse et en architecte souveraines, mais petitement, avec quelque honte, comme une acheteuse de biens nationaux. »[88]

La démocratie vit donc sans ambition, sans gloire. Elle répugne au progrès, à la modernité : « Le seul monument parisien voté d’enthousiasme par notre démocratie a été le sacré cœur de Montmartre […] son principe architectural est le palais flanqué de hangars ; son principe d’urbanisme, le dépècement ; son principe de matériaux, la pierre meulière et le verre dépoli. »[89] Nous retrouvons ici une image devenue classique dans l’opposition entre la nation idéale et la nation réelle :

« Les classes dirigeantes de la France ne sont pas celles qui la dirigent. Les classes dirigeantes n’ont pas changé ; elles restent inventives, désintéressées : elles sont susceptibles de toutes les conceptions, de toutes les réalisations. […] Les dirigeants de la cité, l’architecte, l’ingénieur, l’écrivain, le légiste, le médecin sont aussi modernes et neufs chez nous que dans n’importe pays neuf. »[90]

Une partie de la solution résiderait donc dans le fait de redonner le pouvoir aux « véritables » élites.

On voit ainsi poindre le troisième niveau d’accusation : la dénonciation, du véritable ennemi – le bourgeois – et d’un état d’esprit français généralisé. Il dénonce plus largement la domination de l’intérêt particulier sur l’intérêt général, celle de l’argent et de la technique, du confort et du conformisme, d’un esprit bourgeois qui aurait gagné toutes les couches de la société sur l’esprit d’entreprise et d’imagination. Jean-Pierre Giraudoux, le résume ainsi :

« Le pouvoir était devenu l’impuissance, l’impuissance à concevoir et à réaliser ce qui importe le plus : l’aménagement du cadre où se situe la vie du citoyen. Il est significatif… [qu’il] ait déploré… le divorce entre une France idéale et charnelle, modelée par les siècles d’une autocratie désormais impossible, et les Français, ectoplasmes contraints aujourd’hui par l’indispensable démocratie à déléguer le pouvoir à ces ennemis objectivement alliés et destructeurs que sont l’argent et le laisser-aller »[91].

Le bourgeois n’est pas tant le représentant d’une classe sociale qu’un symbole moral incarnant la médiocrité et désigne l’ensemble de ceux partageant un rapport identique au monde et aux choses[92]. Il y a donc une impuissance à penser, aussi bien de la part des élites dirigeantes que de la part des Français :

« J’appelle chômage moral le recul de l’esprit d’aventure, d’honnêteté et de réalisme devant les solutions faciles, la jouissance quotidienne, et le jeu […] ce qui, aujourd’hui, est en état de faiblesse en France, ce ne sont pas tant ses institutions, son administration, son Parlement, que la cellule initiale, que le Français individuel lui-même. »[93]

Mais si la ville est le signe le plus flagrant de cette décadence, elle s’avère logiquement un des terrains sur lequel il est possible d’agir pour maintenir la France dans le concert des nations de premier plan. L’originalité de Giraudoux ne réside pas tant dans ces dénonciations allégoriques de la chute de Paris comme potentiellement annonciatrices d’une fin mais plutôt dans son insistance à percevoir l’urbanisme et l’architecture à la fois comme révélateur et comme solution :

« Il n’est à cela qu’un remède : cette régénération morale qui ne sera obtenue chez nous que si nous remettons la responsabilité de nos arts, de nos sciences, de notre urbanisme, non plus à une entremise incertaine, mais aux créateurs eux-mêmes. »[94]

Quelles solutions ? Quels Moyens ?

 Jean Giraudoux veut aussi apporter des solutions. Mais ses pistes s’avèrent difficiles à suivre car elles relèvent à la fois d’un caractère pragmatique et prophétique, en appelant au réel tout en évitant toute compromission avec ce même réel et en s’en remettant à la protection de la « France imaginaire ». Il se place donc à la fois sous le signe de l’imaginaire et de réalités tangibles et observables. Plus précisément, il s’agirait de sauver la ville mais aussi de relever cette nation vieillissante en perte d’imagination. Les propositions concrètes, notamment une politique de grands travaux, s’accompagnent aussi d’un appel permanent à l’imaginaire et au déraisonnable. Il faut « faire en sorte que la France garde son âme épique »[95]. Pourtant, il écrit ne vouloir dicter « ni une théorie, ni une charte, ni même un document. […] Il peut être le supplément à la doctrine de n’importe quel parti, sans qu’il y ait à changer une ligne pour des partis extrêmes » dans Sans pouvoir. C’est un « modeste abécédaire » pour les gouvernants mais aussi pour tous les citoyens.

Sur un plan plus concret, dans Pleins Pouvoirs, il s’agirait de rendre sa « vérité » à Paris, de révéler le vrai Paris, voir de « gagner un Paris inconnu ». Il faudrait s’occuper du Paris historique, de la ville ancienne et touristique, « la ville achevée »[96], la ville des monuments, celle où l’on habite peu. C’est cette ville qu’il serait nécessaire de préserver et magnifier : « La ville originelle, qui reste son cœur, qui contient les monuments du passé, qui, de moins en moins résidentielle, ne doit subir de retouches que celles qui, justement, souligneront sa beauté et son histoire »[97]. Il plaide pour une conservation des « monuments du passé » comme autant de signes « d’information de vérité et d’exaltation »[98]. Mais il faut aussi aller au chevet d’un second Paris, le futur de Paris, constitué par cette « ville en formation, sur laquelle doivent se porter tous les espoirs, toutes les imaginations et toutes les vastes entreprises »[99]. Ce sont des « espaces libres ou facilement libérables […] zone sans histoire »[100], où l’urbanisme et l’architecture contemporaine doivent pouvoir s’exercer. Le futur de Paris se situe donc en dehors de ses limites administratives[101]. Il réclame la création de stades, de piscines, de cités neuves et saines, de parcs, de promenades. Il plaide aussi pour une préservation de son environnement, des sites, des paysages[102].

Une seconde direction porte sur le rétablissement des « droits urbains » et le développement de l’urbanité de nos villes. Ces droits urbains sont tout simplement les droits à une bonne ville, à une ville saine et esthétique, « une cité commode », où « l’exercice du travail et des loisirs est aisé et digne »[103]. Il ajoute : « Chaque citoyen, quelle que soit sa classe, a droit à la même santé, aux mêmes jeux, aux mêmes facilités de ses allées et venues, chaque quartier doit lui fournir les mêmes éléments d’agréments, d’éducation et de beauté que les quartiers dits autrefois de luxe. Pour tout résumer en une expression d’éducateur ou de nourrice : la Cité doit être bien tenue »[104]. Pour Giraudoux, l’égalité résiderait donc dans le respect des droits de chaque individu.

Jean Giraudoux ne se contente pas d’écrire : il cherche les moyens de mieux diffuser ses idées. À la suite de la section d’hygiène urbaine et rurale, mise en place par le Musée social dès 1908, il crée la Ligue urbaine (1928)[105], dont le Manifeste paraît dans Le Temps sous le titre « Pour la défense de la beauté et de la salubrité de Paris », puis la Ligue urbaine et rurale pour l’aménagement du cadre de la vie française (1943), pensées à la fois comme des laboratoires d’idées, instruments de pression et de pédagogie vis-à-vis des élus et de l’opinion[106], de sensibilisation à l’importance du cadre de vie, de l’architecture et de l’urbanisme, du patrimoine. Comme le souligne Cécile Chombard-Gaudin, les membres de la Ligue urbaine sont le reflet des multiples réseaux de Giraudoux et « la réunion de trois cercles, des proches du Musée social, des représentants du municipalisme progressiste et des personnalités très impressionnées par l’œuvre de Lyautey au Maroc »[107]. Mais il œuvre aussi activement dans les milieux politiques pour promouvoir ses idées, principalement la nécessité d’un pouvoir fort pour promouvoir une vraie politique de l’urbanisme. Seule la centralisation et le rôle prépondérant de l’Etat peut défendre et garantir l’intérêt général. Dès 1935, il réclame que soit créé « un parti politique d’urbanisme et d’hygiène. Ce n’est pas une entreprise facile, la caractéristique de l’homme politique français étant justement, en fait de beauté urbaine et d’hygiène, qu’il est aveugle, sourd et démuni de pouvoir olfactif »[108]. Puis il réclame un chef, une autorité, une « dictature de l’urbanisme ». En fait, l’intérêt général ne pourrait être défendu que par une dictature d’experts et de techniciens, au-dessus des conflits partisans et électoralistes. Pendant un temps, Giraudoux pense avoir trouvé ce chef en la personne du Maréchal Pétain :

« Seule une autorité centrale assistée de son état-major de réalistes et de visionnaires, pourra obtenir l’assentiment de notre peuple, et le pousser à prendre dans le remodelage de sa patrie meurtrie cette charge et cet honneur qu’il n’entend sur ce point comme sur les autres ne partager qu’avec le Maréchal : la responsabilité. »[109]

Il espère « un grand chef urbain prévaricateur, avare, pétri d’arrivisme et de vices, mais féroce aussi dans son amour et son intelligence de la ville présente et future » :

« Il s’agit d’imaginer la France telle qu’elle doit être, protégée dans ses charmes passés, rehaussée dans sa beauté moderne […]. C’est à cette mission que le Maréchal nous convie tous, car elle exige […] une inspiration unique du côté du chef, et, du côté du peuple, un assentiment et une collaboration unanimes. […] La cause, la seule cause du mal, plus apparent sur ce point parce qu’il attaque le corps et le visage même du pays, était la même que dans les autres domaines : l’absence d’un chef, d’une responsabilité, d’une méthode ; et l’absence de l’intérêt public. Le chef est là. Il a apporté un remède à la vénalité, à la lenteur, à l’incapacité. Il convient maintenant de constituer […] le conseil de l’urbanisme qui sera son mandant. »[110]

Ses positions vis-à-vis de Vichy s’avèrent encore controversées[111] et donnent lieu à de vifs débats dès sa mort et chez ses biographes comme le montre la joute récente entre Michel Onfray et Jacques Body[112] : certains retiennent avant tout « la France peuplée » dans Pleins pouvoirs dans lequel il évoque la dégénérescence de la race française, dénonce la politique d’accueil des étrangers tout en refusant l’idée de « La France aux Français » et dressent le portrait d’un Giraudoux raciste et antisémite[113] ; d’autres présentent un Giraudoux « à coté de l’histoire », ou ménageant les autorités vichystes par intérêt ou par prudence, mais développant des sympathies allant clairement à la résistance, voire même engagé dans la résistance d’une façon pas « trop compromettante »[114]. Nommé commissaire général de l’Information en juillet 1939 par le gouvernement Daladier puis président du Conseil supérieur de l’Information, soulignant une reconnaissance de ses talents de « propagandiste »[115], il conserve intact ses préoccupations urbanistiques et continue de plaider pour la cause de l’urbanisme car « le pays ne vivra que si l’on refait son citoyen et il ne peut être refait que par l’urbanisme » sans grand succès[116]. Il semble accepter le poste d’inspecteur des monuments historiques sans que sa nomination n’ait lieu[117]. Écarté des responsabilités, il fait valoir ses droits à la retraite en janvier 1941[118] mais continue de tenter de rallier le Maréchal Pétain et ses ministres à sa cause[119]. Il espère un temps pouvoir créer avec Le Corbusier et Raoul Dautry un Centre d’études préparatoires de l’urbanisme[120], écrit dans le premier numéro du journal pétainiste Patrie un article sur l’« Aménagement de la France »[121] et « la dictature de l’urbanisme » paru après sa mort[122]. Il plaide pour « une doctrine officielle de l’urbanisme » qui ne peut être assurée que par « une autorité centrale, assistée de son état-major de réalistes et de visionnaires ». Il œuvre pour reconstituer une nouvelle ligue, la Ligue urbaine et rurale, accordant une place centrale à la notion de conservation et de protection du patrimoine. Il écrit Sans pouvoirs (rédigé à la fin de l’année 1940 mais publié à titre posthume en 1946) et préface la Charte d’Athènes parue en 1943. Cette même année paraît la loi n° 324 du 15 juin 1943, texte majeur en droit de l’urbanisme[123], qui s’inscrit en droite ligne des préoccupations de Giraudoux et de ses réseaux en structurant une administration, en encadrant le recours aux lotissements, en généralisant le permis de construire et une planification dirigiste. Son adoption fut largement facilitée par la présence de certains de ses membres aux postes clés de l’administration de Vichy[124]. 

 Jean Giraudoux a clairement manifesté une véritable passion, non démentie sur un peu moins de vingt ans, pour les questions urbaines et architecturales, et fait preuve d’une pensée riche et complexe notamment dans sa dualité permanente entre idéal et réalité, prophétie et pragmatisme, qui égare parfois le lecteur. Il nous livre une représentation de Paris et du Grand Paris dans l’entre-deux-guerres, nourrie à la fois d’observations réelles et d’une ville rêvée et mythifiée, qui se distingue moins par son contenu et les images convoquées que par la virulence du ton employé et, surtout, par le rôle prépondérant accordé à l’architecture et à l’urbanisme. L’état de Paris et de son agglomération devient tout à la fois stigmate et preuve de la décadence de la France en tant que nation, mais pourrait constituer du coup un levier d’action pour la combattre sous la direction d’un régime fort, épaulé par techniciens et experts. Il développe cette pensée double, à la fois concrète et abstraite, aussi bien dans ces descriptions du monde urbain, dans les solutions qu’il propose et les responsabilités qu’il dénonce. Son action se développe principalement à travers des moyens proprement littéraires, essais, articles et conférences, et rencontre finalement peu de succès de son vivant dans la mise en place d’outils concrets à l’image de la première Ligue. Mais il s’avère surtout le formidable promoteur d’une discipline en construction, l’urbanisme, qu’il perçoit non seulement comme une science de la ville mais comme le principal garant d’un ensemble de droits : les « droits urbains ».