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© Inventer le Grand Paris

La Préfiguration du Collège international de photographie du grand Paris : projet et rapport d’étape

par Michel Poivert

Michel Poivert est Professeur d’histoire de l’art à l’Université Paris I Panthéon Sorbonne, où il a fondé la chaire d’histoire de la photographie, il préside le Collège international de photographie du Grand Paris. Il a notamment publié La photographie contemporaine(Flammarion, 2018), Brève histoire de la photographie, essai (Hazan, 2015), Les Peintres photographes (ed. Mazenod, 2017), 50 ans de photographie française de 1970 à nos jours (Textuel, 2019).


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Fondé en octobre 2018, l’association de préfiguration du CIPGP active des projets axés sur la conservation, l’expérimentation et la transmission des savoir-faires photographiques. Pensé dans le cadre du réaménagement du quartier d’Ivry Port à Ivry-sur-Seine, les premières étapes ont consisté à appréhender la métamorphose urbaine du quartier et le regard des habitants. Mêlant enquête photographique et pratique partagée au travers de commandes, le CIPGP amorce une méthode qui sera amplifiée tout au long de sa stratégie d’implantation. Visant à terme un ou plusieurs sites, le CIPGP travaille à s’inscrire dans le paysage institutionnel de la photographie à l’échelle régionale en associant les missions d’un futur conservatoire, d’un laboratoire de recherche en art et d’une université populaire.


Je vais prendre un axe un peu différent même si je reste sur des problématiques de commandes photographiques, mais je suis plutôt dans la démarche de celui qui installe une institution, une dynamique, au service de la photographie, et qui demande aussi à la photographie d’interagir à la fois en tant qu’observatrice d’un phénomène mais aussi de participer à la construction de l’institution en cours. Ce collège international de photographie du Grand Paris (CIPGP) est une aventure qui se préfigure depuis deux ans maintenant, l’association ayant été créée en octobre 2018.

Quels sont ses objectifs ? Le CIPGP a trois pôles : un pôle conservation des savoir-faire photographiques (métiers d’arts), et principalement des savoir-faire anténumériques, dont on souhaite conserver les pratiques pour les transmettre. Le deuxième pôle est celui de l’expérimentation, et il a pour mission d’interroger les savoir-faire à partir de questionnements contemporains sur la photographie et son rôle, son sens aujourd’hui. Il s’agit donc de conserver aussi des savoir-faire actifs. Enfin, le troisième pôle concerne l’éducation artistique et culturelle (EAC), avec l’objectif plus précis de transmettre sous une forme extrêmement libre, aux publics dits empêchés, les savoir-faire photographiques. Donc conserver, expérimenter et transmettre constituent les bases du projet du CIPGP.

Pendant ces deux années de préfiguration le Collège a initié, avant même d’avoir un site dédié, un certain nombre d’opérations autour de ces trois axes. Nous avons passé des commandes ayant pour but la plupart du temps de penser la question de la préfiguration du site. Jusqu’en 2019-20, le projet était celui d’une implantation sur le quartier d’Ivry-port, sur la commune d’Ivry-sur-Seine, dans le cadre du réaménagement d’un site industriel (celui de l’ancienne usine des eaux) appelé à devenir un nouveau quartier de la commune d’Ivry (le projet est aujourd’hui en phase d’implantation à Bry-sur-Marne, je vais donc rappeler de qui a été mené dans la phase 1 de l’histoire du CIPGP). Ces deux années passées ont tourné autour de cette dynamique d’implantation ivryenne, ce qui est très important pour nous c’est qu’à travers les commandes et les actions on a tenté de roder une méthodologie d’exploration, de compréhension et d’articulation, entre un projet ayant une dimension professionnelle et culturelle et des sites et des populations. Les commandes se sont étalées de début 2019 à aujourd’hui. Elles ont été menées quasiment jusqu’à leurs termes, malgré le temps d’arrêt dû au confinement.

Les commandes photographiques sont de trois types : les grandes commandes, les commandes de premiers plans et les ateliers. Les grandes commandes sont passées pratiquement sur deux ans parce que nous avons bien conscience qu’une certaine temporalité est nécessaire pour installer un projet, le conduire et le restituer. Nos collègues du CNAP passent parfois des commandes un peu dans l’urgence et les photographes s’en plaignent car on leur demande de produire des résultats sur quelques mois… On avait entendu très tôt cette difficulté, et donc imaginé ces grandes commandes. Les commandes de premiers plans désignent des commandes adressées à des photographes sortant d’école ou juste sortis de formation, avec l’idée de la transmission et de donner la possibilité à des photographes, sur un temps plus court et des moyens financiers plus réduits, d’explorer les sites sur lesquels nous travaillons à nous implanter. Enfin les ateliers sont des commandes passées à des photographes et à des médiateurs, pour aller travailler directement avec des populations plutôt jeune public, parascolaire ou scolaire, publics de centres sociaux, pour proposer un apprentissage à la manipulation, notamment, de la chambre photographique, ou de procédés rudimentaires anciens de photographies (comme le sténopé ou d’autres dispositifs simples à mettre en oeuvre dans un premier temps).

Grandes commandes : Gilles Raynaldy, Hortense Soichet

Sur le quartier d’Ivry-port, ce quartier industriel en pleine restructuration aux portes de Paris, nous avons fait appel pour la première grande commande à deux photographes déjà orientés dans leur travail photographique, depuis plusieurs décennies, vers des observations longues de phénomènes d’anthropologie ou de géographie urbaine, et ayant recours à des dispositifs photographiques s’inscrivant dans notre philosophie. Ils ont une connaissance des pratiques traditionnelles de la photographie, activées et réactivées avec des instruments extrêmement contemporains. Il s’agit d’abord de Gilles Raynaldy, un photographe travaillant beaucoup à la chambre photographique, un dispositif qui nécessite de se poser, au sens physique, avec un trépied, mais aussi de poser longuement parfois, en termes de temps de pause, et d’exister en tant que photographe dans l’espace urbain ou périurbain. Il est allé notamment sur les bords de Seine, dans des endroits où l’urbain se transforme en quelque chose d’autre, un peu difficile à nommer, des rives. Gilles Raynaldy a travaillé sur la base de la marche, sans établir un protocole, ou disons que le protocole était donné par les aires géographiques. Par ce lieu pris dans une transformation tellement rapide que parfois, d’un mois à l’autre, d’une semaine à l’autre, même parfois d’un jour l’autre, des pans entiers de bâtiments avaient disparu, comme ces anciennes imprimeries du monde ou les anciens bâtiments de réserve du viager. Cette commune a donc connu une métamorphose absolument spectaculaire en l’espace de deux ans, et nous voulions confier ce travail non pas à un arpenteur, qui mesurerait ces espaces avec des systèmes de rephotographie et des temporalités différées pour voir l’avant et l’après, mais plutôt le confier à quelqu’un ayant un univers photographique, une sensibilité éprouvée sur la question des espaces urbains et des populations, et travailler sur le long terme.  (Voir Fig. 01 et 02 et 03 ) .

Ces photographies sont extrêmement diverses, voire dans un premier temps hétérogènes, mais l’espace traversé l’est également. Ce travail prend plusieurs directions, avec des croisements, des retours parfois, des moyens formats ou des grands formats, en couleur ou en noir et blanc. L’idée est de réaliser une approche sensible et réfléchie de l’habitation d’un site sur lequel le Collège peut potentiellement s’installer, mais aussi parce que cette échelle du Grand Paris qui nous intéresse est confrontée, dans une multiplicité de sites et de pôles, à ces mêmes transformations. Raynaldi ne propose pas une typologie de ces transformations, il est vraiment dans la singularité de ce lieu où il a circulé librement. C’est, fondamentalement, une archive qu’il est en train de constituer sur deux ans mais c’est aussi une construction photographique, une oeuvre au sens où l’ensemble du corpus, lorsqu’il sera traité, édité, pensé, permettra d’avoir un résultat qui, sans entrer dans le narratif, sera un vrai récit, parfois assez épique, parfois extrêmement quotidien, de la transformation d’Ivry-Port et des alentours. (Voir Fig. 01 et 02) .

L’idée est de capter des effets aussi simples que la temporalité, des effets de saisonnalité, des rythmiques quotidiennes, le monde du travail, mais aussi les populations marginalisées ou en grande difficulté. Un univers contrasté composé d’une hyper modernité en train de s’installer, d’une marginalité et d’une pauvreté, de friches ou de débuts de chantiers. On aboutit à une sorte de catalogue d’une métamorphose, ici aux portes de Paris. Quand on a eu à montrer, lors d’une première restitution, ces photographies aux élus, ils y ont immédiatement trouvé un grand intérêt archivistique, non pas parce que rien n’est fait du côté de la municipalité mais parce que cela était fait dans une toute autre dimension. Elles témoignent d’une compréhension géo-architecturale du site, avec la place du fleuve, des architectures des années 30 (les réserves situées au bout de la parcelle d’Ivry-port), des endroits chargés en termes patrimoniaux, entourés de la zone en pleine transformation.

Ce qui nous intéresse c’est, dans cette singularité du regard, d’arriver à détecter ce qui peut produire dans toute la singularité d’un lieu des formes d’archétypes et des moments « historiques ». Ce mot d’histoire fait toujours un peu peur parce qu’on a l’impression qu’il faut montrer des événements majeurs pour faire l’histoire, mais on se rend compte – même si l’art contemporain s’est depuis longtemps saisi de motifs prosaïques et de motifs urbains – que malgré tout souvent ces motifs sont extrêmement décontextualisés. Ce qui nous intéresse avec le travail de Gilles Raynaldy sur Ivry-Port c’est cette contextualisation extrêmement précise. On n’est pas dans le motif prosaïque servant une intention purement subjective du photographe mais vraiment dans un souci documentaire, et un micro-environnement, un micro-espace comme celui-ci se retrouve véritablement ausculté par la sensibilité du travail photographique. Plus prosaïquement c’est vrai qu’on a aussi commandé ce travail à Gilles Raynaldy parce qu’on était dans notre problématique d’implantation. Car pour nous, créer un lieu dédié aux savoir photographiques c’est avant tout penser l’espace dans lequel on est photographiquement. Il fallait qu’on produise une archive. C’est presque une obsession pour nous, se concevoir nous-même en tant qu’archive en même temps qu’elle est en train de se faire. Le travail de Gilles sera la préhistoire du projet du Collège qui est appelé à être probablement développé sur plusieurs sites. Ce travail est en cours, et reste aussi un projet de Gilles Raynaldy, puisque nous ne récupérons pas les images. Notre contrat est simplement basé sur leur utilisation, dans le cadre du travail du Collège et de ses projets de recherche, mais ce n’est pas une commande type CNAP ou autres exigeant un retour avec des tirages. C’est presque ici le contraire d’une commande, ou plutôt une commande via la recherche, associée à des recherches en art ou à la recherche sur des procédés notamment.

Le choix de la déambulation, de la flânerie, peut sembler dépourvu de toute rigueur scientifique mais je crois que c’est le contraire. Elle pose la question de la mise en disponibilité du photographe, sa capacité de percevoir ce que tout le monde voit mais que personne ne regarde, et c’est cela qui nous intéresse. Ce sont souvent ces photos-là qui nous manquent, une sortie d’école à Ivry-Port en 2020… Par ailleurs ces images ne sont pas dépourvues de sensibilité et de capacité à devenir des objets de délectation, et elles peuvent être très belles aussi. Mais on travaille moins ici sur l’opus que sur un corpus.

La deuxième grande commande a été passée à une autre personnalité photographique, Hortense Soichet. Elle est à la fois chercheuse dans son domaine et photographe, et sa spécialité depuis presque une vingtaine d’années a été de documenter le quotidien. Elle est connue pour son travail sur les intérieurs mais aussi pour son travail qui réactive les pratiques partagées, pensées et développées dans les années 70. Nous avons voulu faire avec elle un travail d’implantation sur Ivry-port, parallèle, convergent avec le travail de Gilles, c’est à dire de prendre pied à l’intérieur de la maison de quartier (qui n’est pas un centre social) qui propose une quantité de services et de transmission de savoirs du type cours d ‘informatique, cours de cuisine, des ateliers pour les enfants, etc. Nous avons eu l’autorisation et la collaboration de la maison de quartier, et nous avons demandé à Hortense, qui est experte dans ce domaine, d’animer un groupe ( et non pas de faire de cours de photo).

Ce sont essentiellement des femmes qui sont venues régulièrement à la maison de quartier, et elle a rencontré un franc succès en proposant un atelier de pratique et de prise de vue à certaines de ces femmes, une dizaine, qui constituent aujourd’hui un groupe extrêmement soudé depuis bientôt deux ans. Nous les avons équipées de vrais appareils photographiques, et ces femmes, qui généralement ne connaissaient la ville qu’à travers le chemin des courses ou des conduites à l’école, se sont mis à découvrir leur quartier.

 

(Voir Fig. 04 , 05 et 06 et 07 )

 

 

Il y a donc eu une dimension performative immédiate. Ces femmes, avec leurs appareils, ont trouvé une légitimité à être dans l’espace public, et très vite elles se sont mises à se photographier, à se photographier en train de photographier même, et Hortense parmi elles. Elles ont rapidement voulu produire un corpus anonyme, un travail collectif qui sera restitué en tant que tel et dont nous avons déjà eu l’occasion de montrer les premiers résultats. Cet enseignement mutuel de la pratique photographique, qui passe par des éditing, des discussions et une présence régulière de la photographe qui donne rendez-vous à ces femmes toutes les semaines ou presque – c’est très important – a fait naitre une passion commune dans le groupe. Sur les photos, on les voit ensemble, parfois avec leurs enfants, avec Hortense, et ces représentations font parties du corpus. Cet aspect réflexif s’est mis en place tout de suite. Le regard de ces habitantes s’est porté sur une quantité de motifs,   (Voir Fig. 08) et bien malin qui serait capable de dire quelle personne a pris les photographies, photographe professionnelle ou pas, tant parfois on a une pertinence du regard sur des détails, des éléments architecturaux ou des personnes. À l’issue de ce travail on a fait un éditing très fort. Des images sont retenues, même si on ne sait pas qui les a faites. Tout n’est pas d’une qualité documentaire égale, mais ce qui est restitué in fine peut l’être. Le regard peut se pencher sur ces plantes laissées dans les interstices au bord des trottoirs et autres espaces résiduels de la ville, et dénote d’une sensibilité réelle envers la nature regardée au plus près. Mais il se pose aussi sur les architectures spectaculaires du quartier d’Ivry-port, photographiées de façon « efficace »   (Voir Fig. 9) . Certaines photographies montrent une capacité à isoler des motifs, jouer sur les gammes chromatiques, des concordances de tons, et peu à peu construisent une esthétique de cet environnement jusqu’alors peu ou pas connu de ces femme, voire même dévalorisé. Leur déambulation est très importante et elles nous ont dit, au moment de la restitution, à quel point elles se sentaient de plus en plus légitimes à être dans ces espaces. Des portraits ont également été faits à la maison de quartiers d’Ivry-port, avec des jeunes, des enfants, autour de moments de fête. À l’issue de ces éditing on a pu dégager des budgets pour faire des impressions.   (Voir Fig. 10) .

Avec Francis Joly notre pilote, Hortense et les femmes photographes ont sélectionné une trentaine d’images et ont ensuite été accueillies à l’atelier professionnel Print de Philippe Guilvard, à Montreuil, pour réaliser les impressions. Nous avions un budget pour que ces images du groupe soient tirées sur les meilleures machines, pour qu’elles soient en possession de travaux de haut niveau, et ainsi nous avons pu les proposer à la municipalité pour une exposition. Pour nous, la cohérence de cette longue démarche de pratiques partagées c’est de s’ancrer dans un espace et dans une population. La photographie joue ici son rôle d’art démocratique, qu’elle soit là pour archiver, consulter, comprendre ou dialoguer avec la population. Une de ces femmes avait eu, dans sa jeunesse au Sénégal, le projet de devenir photographe, projet resté sans suite, et cet atelier avec Hortense Soichet lui a permis de reprendre le fil de ses rêves de jeunesse. Cette dimension performative, sociale, est au coeur de notre projet d’implantation sur le Grand Paris.

 

 

Commandes Premier Plan 2019 : Arthur Crestani, Capucine Lageat et Antoine Perroteau

Les commandes Premier Plan sont plus restreintes dans le temps (sur trois mois) et s’adressent à des jeunes photographes intéressés par un regard créatif sur notre territoire. Leur sensibilité, l’orientation de leur regard, permettent d’avoir un coup de projecteur sur le site de manière plus libre, plus enlevée. Cela participe aussi à la construction d’un imaginaire du lieu, imaginaire de la métamorphose, imaginaire de la population, ou, comme proposé par Arthur Crestani, imaginaire de la nuit. Celui-ci nous a en effet proposé de travailler sur le site à la chambre et à la nuit tombée. Il a livré un corpus totalement inédit sur Ivry la nuit, en allant trouver des points de vue originaux sur cette ville. Ce travail et la construction de ce regard-là sont très puissants, et semblent, auprès des populations et des élus, nous donner la main sur ce territoire, en montrant aussi ce qui ne va pas sous un nouvel angle. Ce quartier qui peut avoir un caractère dégradé est ainsi valorisé par cette approche photographique  (Voir Fig. 11) .

Le projet de Capucine Lageat et Antoine Perroteau, beaucoup plus plastique, avec un travail vidéo et de polyptyques, cherche avec plus de recul à travailler sur la circulation fluviale notamment. Ils la montrent avec des points de vue et des agencement qui leur sont propres artistiquement parlant, et nous ouvrent des possibles dans cet imaginaire urbain. Et c’est ce qui nous intéresse dans leur façon de fonctionner, manière qui sera par la suite ouverte et déplacée dans des ateliers de transmission auprès de groupes de jeunes, mais aussi en allant sur d’autres sites, puisque nous travaillons sur des ateliers avec des scolaires, en partenariat avec la maison Robert Doisneau sur la commune de Gentilly ou sur Tremblay. Le Grand Paris est notre échelle de travail. (Voir Fig. 12) .

Financièrement le Collège à plusieurs sources, dont des ressources publiques, puisque nous sommes accompagnés très largement par la DRAC Île-de-France pour l’aspect développement culturel (la DRAC voulant travailler sur la banlieue proche mais aussi les campagnes).

Pour les prochaines étapes, puisque l’aménagement du site d’Ivry-sur -Seine est un peu long, nous voulons continuer cette préfiguration du Collège et envisager d’autres propositions qui nous sont faites sur d’autres communes. Mais nous ne lâchons Ivry qui, pour nous, est un site historique sur lequel nous avons envie de continuer à travailler.

 

 

Temps de discussion

Frédéric Pousin :
Ce travail nous emmène vers quelque chose d’inédit du point de vue du rapport entre histoire urbaine et photographie. Très souvent les transformations sont documentées à partir de ce qui disparaît, comme cela a été le cas pour les grands chantiers parisiens du 19e siècle. C’était aussi le cas, par exemple, du travail réalisé à Londres sur l’East End, par Nigel Henderson juste après la seconde guerre mondiale.  Ici, il s’agit d’une toute autre démarche, qui ne cherche pas à retenir ce qui va disparaître, mais propose un projet  dynamique, orienté vers le futur. Il s’agit d’ancrer le Collège international à la fois dans l’espace et dans les pratiques, ce qui est tout à fait stimulant. Vous posez aussi la question de l’archive, qu’on avait jusqu’alors à peine abordée.

 

Sonia Keravel :
Quel est votre rapport aux élus locaux ? Avez-vous un contrat qui vous oblige à montrer ces travaux photographiques ?

 

Michel Poivert :
Non, nous n’avons aucun contrat. Nous avons montrés ces travaux à l’occasion de l’atelier de restitution à la maison de quartier d’Ivry-port ou lors de notre restitution annuelle. Nous avons aussi livré des dossiers d’information à la DRAC, pour les tenir au courant de notre activité. Les choses vont changer car il y a eu les élections, mais jusqu’en 2019 il y a eu beaucoup d’attentisme de la part de la mairie et des élus, pour une raison assez simple : le projet d’installation sur l’ancienne usine des eaux relève d’un projet privé, puisque c’est un promoteur privé qui a gagné le concours Réinventer le Seine 2, et le projet de ce promoteur n’intègre pas la ZAC. Donc notre projet a été perçu comme étant plutôt une affaire privée de part de la mairie communiste. L’élu à la culture, et ceux à l’éducation et la recherche ont mis beaucoup de temps à comprendre ce qu’on voulait faire. Mais peut-être l’avons-nous mal expliqué. Maintenant les choses évoluent et la municipalité va nous proposer un budget cette année, pour continuer à travailler sur Ivry, et on dialogue même sur un projet de mise à disposition d’un site temporaire. J’avais préparé très tôt un projet de convention culturelle avec la ville mais il n’a jamais été signé et ce n’est pas plus mal. La DRAC nous aide, mais également des fondations privées, et notre projet est donc à peu près à l’équilibre public / privé. Mais la DRAC met la pression depuis quelques mois sur la mairie d’ivry pour qu’elle vienne à l’appui financièrement.

Par rapport aux questions d’implantation, nous avons appris au début de l’année 2020 qu’il y avait des désaccords entre le promoteur et la mairie, et que tout cela allait prendre peut-être au moins cinq ans. Nous avons alors décidé de continuer à avancer et fait savoir que le projet pouvait être déplacé. Nous avons eu des propositions très concrètes qui risquent de nous emmener ailleurs, parce qu’on voulait continuer à faire de la formation, des workshop, et qu’il nous faut pour cela un site équipé. C’est très important pour un projet comme cela d’être désiré et une commune nous l’a fait très bien comprendre et nous propose des équipements… Par ailleurs, un autre acteur important dans ce projet, le plus riche, est la Région qui a pré-identifié le projet du Collège dans son plan de relance. Je ne suis pas du tout inquiet sur la question de l’implantation mais je ne veux surtout pas être pressé. Il faut que le site d’un projet comme celui-ci ait du sens, historique, social, et que le travail de commandes qu’on continuera à faire prenne son sens. Les nouvelles commandes Premier plan qu’on a lancées ont pour thème la Marne, dans la circonférence du Grand Paris, et cela vous donne un indice de notre hypothétique déplacement, plutôt vers la Marne que du coté de la Seine donc.

 

Isabelle Backouche :
Vous avez évoqué la question de l’entrée sur le territoire et de ses modalités, un coup de fil ou alors juste arriver à s’infiltrer, ainsi que celle de la temporalité de l’enquête, ces temps morts des enquêtes que les financeurs prennent rarement en compte et qui pourtant sont déterminants pour façonner un projet de recherche. Vos expériences, avec celle de Geoffroy Mathieu, sont en écho sur ces questions-là.

 

Michel Poivert :
Moi je suis un universitaire, un chercheur, et cette mission pour le Collège et ces commandes passées m’obligent à me déplacer. Les photographes savent gérer ces temporalités, et lorsqu’on leur laisse un an ou deux, on sait qu’ils vont s’auto-discipliner et travailler avec leurs méthodes et mettre au point une dynamique. Dans cette position du commanditaire, par rapport à un photographe, il me semble important de ne pas attendre de photographies, au sens de rentabilité visuelle. Ce qui m’intéresse c’est l’intelligence du travail du photographe et ses temps morts, et il est vrai que les temps morts sont importants dans ces processus. Gilles Raynaldy pouvait disparaître trois mois, entre France et Italie, pour digérer cette connaissance du site qu’il avait acquise auparavant. Il prenait aussi du temps à regarder ces images photographiques, et passait plus de temps à regarder et travailler sur ces images qu’à les prendre. Il faut donc se dessaisir de ce réflexe, qui serait celui par exemple d’un directeur artistique d’agences photographiques ou d’information, et accepter qu’il existe tout un temps pendant lequel la commande est intériorisée dans une pratique. Ce temps de réflexion qui ne produit pas d’image est très important. Le temps du projet sur deux ans est un temps saccadé, un flux au rythme irrégulier, propre à la création artistique. Je fais confiance au travail du photographe sur ce point. On sort de ce qui serait un protocole d’enquête. La création est une modalité de la recherche mais n’est pas nécessairement structurée sur une méthodologie commune. C’est la singularité du travail du regard du photographe.

 

Geoffroy Mathieu :
Cette question nous amène à considérer que, depuis un certain temps, les travaux des photographes sont réalisés sur le mode de l’enquête pour nombre d’entre eux, particulièrement sur les sujet relatifs à l’urbain. Et effectivement le dialogue entre sciences sociales et photographie existe de plus en plus, et dans les deux sens.

Je voulais aussi poser la question du binôme : est-ce qu’au Collège cette question du binôme entre chercheur et photographe pourrait être mis en place, un peu à la manière de Patrick Faigenbaum et Fabio La Rocca, ou de Gabriele Basilico et Stefano Boeri, par exemple ?

J’ai également relevé que vous avez défini la place de l’artiste dans la commande comme une articulation entre projet et population, et j’ai trouvé cela intéressant. Un autre phénomène que j’ai relevé également est celui de l’effacement de l’auteur, qui a été évoqué avec les Sismographes et le collectif,  ainsi qu’avec ce groupe de femmes photographes. Je me suis demandé si elles allaient retrouver leur statut d’auteur… Ce sont des points qui posent questions dans ce type de commande qui accompagnent des projets urbains.

Emmanuelle Blanc, pour les Sismographes :
Dans le travail du collectif nous avons également pris énormément de temps, et c’était sur ce point un avantage d’être hors commande et en autoproduction au départ. Cela nous a permis d’expérimenter, de revenir très longuement sur le site, de réfléchir à notre méthodologie. Du coup c’est aussi quelque chose que l’on a imposé dans nos partenariats avec le CGET et avec Plaine Commune, un travail sur du long cours et pas uniquement, comme le disait Michel Poivert, un travail sur le terrain. Finalement le travail la plus longue porte sur ces questionnements : qu’est-ce qu’on avait produit ? Pourquoi l’avait-on produit ? Comment avait-on fait ? Etc. et ce temps-là est vraiment quelque chose de très important. Regarder et réfléchir aux images après coup.

Figure 1 :

Photographies de Gilles Raynaldy

Figure 2 :

Photographies de Gilles Raynaldy

Figure 3 :

Photographies de Gilles  Raynaldy

Figure 4 :

Atelier Hortense Soichet, Femme photographiant un immeuble

Figure 5 :

Atelier Hortense Soichet, Photographe sur une passerelle

Figure 6 :

Atelier Hortense Soichet, Dans les rues

Figure 7 :

Atelier Hortense Soichet, Le groupe et H. Soichet

Figure 8 :

Atelier Hortense Soichet, Façade coiffeur

Figure 9 :

Atelier Hortense Soichet, Architecture

Figure 10 :

Atelier Hortense Soichet, Travail d’édition avant passage à l’atelier Print de Philippe Guilvard, photo @Francis Jolly

Figure 11 :

Atelier Hortense Soichet, Vue nocturne

Figure 12 :

Atelier Hortense Soichet, Atelier avec les enfants, portrait à la chambre, été 2020