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© Inventer le Grand Paris

Vers une métamorphose végétale de la métropole. Les « nouveaux monuments » de la CIGP au prisme du développement durable

by Alessandro Panzeri

Alessandro Panzeri est architecte DE et docteur européen en architecture. Il est actuellement post-doctorant au Labex Futurs Urbains, en charge de l’encadrement scientifique du site « Inventer le Grand Paris ». Ses recherches ont interrogé la réactualisation du concept de nouvelle monumentalité au sein de la Consultation Internationale du Grand Paris (CIGP) de 2008-2009. Sa thèse a été nominée pour le Prix des thèse 2019 de l’Université Paris Est. À présent, il poursuit ses recherches au sein d’IGP sur le concours international du Grand Moscou de 2012.

Il est également enseignant contractuel à l’ENSA de Paris-Belleville.


Français

Dans le parcours doctoral, nous nous sommes intéressé à approfondir l’origine et la nature des expressions de monumentalité, théorisées par les équipes participants à la CIGP, et à montrer l’influence que ce bagage théorique a pu avoir sur les stratégies d’aménagement du territoire métropolitain parisien. L’ambition a été celle de mettre en évidence le rôle cardinal des symboles constitutifs de la société contemporaine, dont l’expression formelle s’avère de nos jours du moins d’une définition problématique face à l’échelle de l’incommensurable engendrée par la métropole. Après les consignes données par les organisateurs de la consultation, de quelle manière cette monumentalité se matérialise-t-elle dans les propositions des équipes ? De quelle nature sont leurs « nouveaux monuments » ? En prenant acte que le développement durable est un enjeu structurant de la consultation, il est probable que même le sujet de l’édification ou la mise en lumière des monument du futur devrait être étudié par les équipes de la CIGP au prisme de ses paradigmes. Au fil de cette intervention, nous allons vérifier la manière dont les équipes se sont appropriés ou pas les enjeux du développement durable et si cela coïncide avec leur souhait de constituer des nouveaux monuments pour la métropole du futur.


Introduction

Je suis heureux de vous présenter aujourd’hui au moins une partie du fruit de mes recherches doctorales. Dans ce parcours, nous nous sommes intéressé à approfondir l’origine et la nature des expressions de monumentalité, théorisées par les architectes participants à la CIGP, et à montrer l’influence que ce bagage théorique a pu avoir sur les stratégies d’aménagement du territoire métropolitain parisien. L’ambition a été celle de mettre en évidence le rôle cardinal des symboles constitutifs de la société contemporaine, dont l’expression formelle s’avère de nos jours du moins d’une définition problématique face à l’échelle de l’incommensurable engendrée par la métropole.

L’une des difficultés de taille que nous avons rencontré face au corpus de la CIGP a été celle de l’absence du mot monumentalité dans les textes des équipes, ce qui témoigne du rejet, de l’incompréhension ou de l’obsolescence de cette notion pour les architectes et urbanistes du début du XXIème siècle. Pourtant, la monumentalité représente, à l’origine, la qualité immatérielle qui permet au monument d’émerger de son contexte et d’être reconnu comme élément structurant de l’espace urbain. Cette qualité joue un rôle capital au sein de la métropole puisqu’elle s’oppose à une logique de l’architecture basée uniquement sur l’économie et qu’elle éveille la conscience collective à la fonction mémorielle du monument et à sa symbolique d’avertissement pour la société.

En dépit de cette absence éloquente, il est nécessaire de souligner que les équipes préfèrent utiliser des locutions alternatives, que nous décrirons plus loin dans le détail, telles que « nouveau monument », « symbole », « lieu significatif », « monument involontaire », « Haut-lieu », « grande échelle », « grandeur », « lien identitaire », etc., pour indiquer à la fois les objets physiques et la qualité qui les caractérise, c’est-à-dire la monumentalité.

Les politiques aussi s’emparent de ce lexique monumental pour véhiculer leurs visions des symboles unificateurs de la métropole du futur.

Pour ce qui concerne Nicolas Sarkozy, il exprime l’importance de ce sujet à l’occasion de son discours d’inauguration de la Cité de l’architecture et du patrimoine le 17 septembre 2007. Au fil de son discours, il fait un lien systématique entre architecture, stratégie d’aménagement et identité collective : cela constitue déjà en soi une définition de la fonction anthropologique du monument, comme nous l’a décrite Françoise Choay dans son Allégorie du Patrimoine (1992). Le terme générique « architecture » désigne pour Sarkozy, le plus souvent, le rang qui est conféré aux monuments à l’échelle urbaine. S’il n’envisage donc pas une forme, une dimension, et encore moins un style pour cette « architecture », ce n’est pas son rôle, il invite implicitement les architectes contemporains, intermédiaires entre une pensée technique et une vision poétique de l’habiter, à se pencher sur la définition des « nouveaux monuments » de la métropole parisienne du futur, à travers l’identification de l’architecture comme structure de l’identité collective de la société métropolitaine.

Le Secrétaire d’État Christian Blanc et le BRAUP fournissent eux aussi des consignes qui laissent place à l’expression du lien identitaire.

Après les consignes données par les organisateurs de la consultation, de quelle manière cette monumentalité se matérialise-t-elle dans les propositions des équipes ? De quelle nature sont leurs « nouveaux monuments » ? Chaque équipe expose au fil des cahiers d’étude son idée à ce sujet et son ensemble constitue une mosaïque très hétérogène. Quels éléments de compréhension pouvons nous apporter ?

Au commencement de ces études sur la CIGP, notre hypothèse de départ était la suivante : en prenant acte que le développement durable est un enjeu structurant de la consultation, il est probable que même le sujet de l’édification ou la mise en lumière des monuments du futur devrait être étudié par les équipes de la CIGP[1] au prisme de ses paradigmes. Au fil de cette intervention, nous allons vérifier la manière dont les équipes se sont appropriés ou pas les enjeux du développement durable et si cela coïncide avec leur souhait de constituer des nouveaux monuments pour la métropole du futur.

À travers l’analyse des textes et des images produites par les équipes, mais également en faisant émerger les références explicites ou implicites, citées, cachées ou peut-être ignorées, qu’elles font transparaitre dans les idées et images présentées, nous allons faire un classement thématisé des différentes manifestations physiques de monumentalité que nous avons repéré au cours de notre étude.

Nous allons explorer ces manifestations, qui se répartissent en trois thématiques principales : le besoin de construire de nouveaux points de repère pour structurer l’identité métropolitaine, les infrastructures vues comme un lien physique et symbolique entre les territoires et, enfin, le végétal qui devient un élément structurant d’une nouvelle urbanité métropolitaine.

 

Points de repère : les lieux et les objets symboliques de la CIGP

 Le premier thème que nous allons traiter, les points de repère, met en valeur la nécessité d’envisager un questionnement profond sur les édifices symboliques du territoire parisien afin qu’ils ne se limitent pas à des opérations isolées, à des groupements ou à des accumulations, mais qu’ils deviennent des repères visuels efficaces pour l’échelle métropolitaine. Si la démarche des repères visuels trouve nombre d’illustres antécédents, tels que l’urbanisme de la Rome Baroque du Piano Sistino ou les « perspectives monumentales » haussmanniennes, elle trouve une synthèse profitable dans les études sur la ville conduites par Kevin Lynch. Ces références parmi d’autres sont exprimées, voire revendiquées, par la totalité des équipes et montrent donc une base disciplinaire de références communes. Toutefois, chaque équipe se différencie également par la façon d’appréhender la question des repères visuels. Mais de quelle manière se différencient-elles les une des autres ?

 

Points de repère, une mise à jour

Roland Castro inscrit son propos dans une continuité avec les explorations qu’il avait précédemment menées, à la fois pendant la mission de Banlieues 89 et dans sa pratique professionnelle d’architecte-urbaniste. Il instaure une analogie avec les monuments urbains, qu’il nommera le symbolique extraordinaire, constituant une démarche qui lui est propre fusionnant plusieurs doctrines de l’histoire de l’urbanisme.[2]

Par le biais d’images renouvelées, il envisage une « mise à jour » de la monumentalité urbaine pour qu’elle devienne contemporaine, cosmopolite et globalisée, enfin, métropolitaine. En définitive sa conception de la monumentalité instaure une continuité avec la démarche de grands projets sous le Président Mitterrand, qu’il essaie d’étendre à l’ensemble du Grand Paris pour faire de chaque partie de la métropole « le lieu de la République ».

Sur la même lancée, les « monuments de Seine-Métropole » décrits par l’équipe Grumbach se positionnent dans une continuité historique avec les monuments parisiens et avec ceux des villes touchées par le parcours de la Seine. Les « haltes » et les « belvédères » conçus par l’artiste Dani Karavan et la paysagiste Léna Soffer constituent, en revanche, un glissement dans la notion de point de repère partant de sa définition urbaine pour arriver à sa définition géographique.[3] Ils sont en réalité des éléments construits qui ponctuent le paysage et assouvissent trois fonctions principales : être un support pour contempler le paysage, signaler la continuité d’un parcours paysager et montrer une logique d’ensemble qui magnifie le territoire.

L’équipe Secchi-Viganò, quant à elle, s’intéresse à interroger la définition de monument en tant que fonction anthropologique au sein de la société et elle le fait en présentant le concept de « monuments minoritaires ».[4]  (Voir Fig. 1)   La principale différence avec l’équipe Castro est que la démarche qu’elle entreprend part d’une observation analytique du territoire et de l’architecture de l’ordinaire. Grâce à cette étude, elle met en lumière les « lieux significatifs » pour les communautés humaines qui habitent la métropole. C’est justement du fait que la communauté reconnaisse à un lieu un statut particulier que découle l’inscription au rang de monument, pour des architectures, mais tout autant pour des espaces de l’ordinaire. Si cette démarche bottom-up est innovante en ce qui concerne les monuments et ouvre des nouvelles perspectives d’intervention par rapport à la vision top-down, assez classique en définitive, exprimée par Castro, elle peut néanmoins nous paraître paradoxale car elle rentre en conflit direct avec la notion même de monument : qui tend par sa nature, et son sens étymologique, à l’universel et à l’atemporel.

 

Tours métropolitaines

Le type de la tour métropolitaine est également une expression possible des points de repère qui est étudiée par les équipes de la consultation. Les équipes Rogers et Nouvel notamment font de la réflexion autour des immeubles de grande hauteur (IGH) l’un des points de force de leurs propositions.

Pour l’équipe Rogers, développer une politique d’aménagement des tours dans le Grand Paris équivaut à afficher une image de la France qui peut être en concurrence avec les autres pays de la scène mondiale, donner une image de modernité et aussi attirer les grands investissements économiques internationaux. Elle ne propose pas une politique de tours isolées, mais invite à démultiplier les « groupements des tours » (comme pour la City de Londres ou pour le quartier de la Défense) afin de ne pas noyer le point de repère dans une vaste étendue, de rendre un quartier dans son ensemble attractif.[5]

L’équipe Nouvel, quant à elle, adopte une posture plus classique concernant l’emplacement des tours : elles seront dans la continuité des grands axes de la métropole, elles viendront souligner les centralités importantes et seront connectées avec les hubs principaux du réseau des transports.[6] En outre, l’équipe Nouvel envisage non seulement l’édification de nouvelles tours métropolitaines qui suivent les principes du développement durable (« tours-écolos »), mais elle propose également d’intervenir sur les IGH déjà existants dans l’agglomération parisienne pour les réinvestir suivant le même principe (ce qui nous rappelle le sujet d’actualité de la rénovation de la Tour Montparnasse).[7]

Hauts Lieux

L’équipe Nouvel est également à l’origine d’un autre concept qui décline la notion de point de repère : les Hauts Lieux. Elle utilise ainsi un terme chargé de sens, par ailleurs également utilisé par Roland Castro pour désigner les hauts lieux symboliques qui recèlent la mémoire collective des citoyens (comme le Central Park à la Courneuve),[8]  (Voir Fig. 2) pour identifier des lieux emblématiques du territoire francilien qui sont destinés à devenir des points d’échange fondamentaux pour la métropole. L’originalité apportée par l’équipe Nouvel se manifeste dans la constitution d’un système métropolitain qui fait d’un espace ouvert un objet de contemplation. L’équipe identifie quatre lieux exemplaires dans l’agglomération parisienne qui peuvent devenir l’objet de cette intervention en les choisissant de manière stratégique (parc de La Courneuve, les Ardoines, aérodrome de Vélizy-Villacoublay, port de Gennevilliers). Il ne s’agit donc pas d’une reconnaissance de ces lieux comme emblématiques ou investis d’une valeur intemporelle, comme les « lieux significatifs » de Secchi-Viganò, mais de nouveaux lieux choisis et puis bâtis de toute pièce dans les parties les plus problématiques de la métropole pour engendrer une mutation urbaine. L’espace ouvert est entouré par une enceinte, à hauteur et à programme variables, constituée d’un ruban de constructions continues à échelle urbaine, un métrophérique encastré à mi-hauteur et des tours qui viennent se greffer au ruban composant la skyline du Haut Lieu  (Voir Fig. 3) .

Grâce à la pluralité des propositions apportées par les équipes sur les points de repère, nous pouvons retenir qu’à l’échelle métropolitaine un objet isolé perd de son efficacité et qu’il nécessite de faire partie d’un système plus complexe. Le croisement quasi-systématique avec la question des transports met l’accent sur un autre aspect fondamental pour l’avenir de la métropole : le rôle des infrastructures existantes.

 

Les infrastructures comme « monuments involontaires » de la métropole contemporaine 

Une autre clé de lecture sur les éléments de monumentalité que nous pouvons présenter est celle liée aux infrastructures. Dans les cahiers d’étude de certaines équipes, nous voyons apparaître une démarche inspirée par celle de Kevin Lynch considérant les infrastructures en tant que dispositif pour changer le regard sur la ville.[9] Cela conduit les équipes à confier à l’infrastructure, autoroutière ou ferrée, le rôle de lien physique, social et symbolique afin de fédérer les territoires.

 

Transports

L’équipe Portzamparc manifeste la convergence de ces trois dimensions en introduisant le concept d’« annulaire ».[10] Ce dernier peut être décrit comme un métrophérique aérien qui viendrait se superposer au Boulevard périphérique afin de relier dans son parcours les autres éléments constitutifs de la théorie métropolitaine de Portzamparc : les rhizomes et les commutateurs.[11]

Nous pouvons voir ici s’établir un parallèle avec la proposition faite par Philippe Panerai et Xavier Fabre pour l’autoroute A86, juste quelques mois avant le commencement de la CIGP.[12] L’« annulaire » devient un symbole unificateur qui permet aux habitants de se déplacer dans chaque partie de la métropole en touchant les nouveaux lieux emblématiques, les « commutateurs urbains » du Grand Paris. Il peut ainsi être considéré comme un monument fédérateur autant sur un plan physique, parce qu’il relie spatialement, que sur un plan symbolique, car il réunit toute la métropole dans un même système.

Le groupe Descartes, représenté dans ce questionnement par David Mangin, confère à l’infrastructure une dimension monumentale non seulement dans l’abstraction de son idéal unificateur, mais également dans sa matérialité comme élément du tissu métropolitain. Mangin reprend à son tour l’idée des trois anneaux concentriques de transports qui réunissent la métropole et les identifie dans les trois rocades autoroutières concentriques de l’Île-de-France : le Boulevard périphérique, l’A86 et la A104, dite « la Francilienne ».[13] S’inscrivant dans la lignée des études sur les highways américaines,[14] il propose de regarder ces trois rocades comme des « boulevards » parfaitement intégrés dans le tissu métropolitain, qui permettent de capter les différentes caractéristiques de la région parisienne en suivant leur parcours.[15] Ainsi, ces infrastructures ne sont plus considérées comme des contraintes ou des barrières physiques. Au contraire, elles deviennent des éléments symboliques forts pour l’histoire de la métropole parisienne et pour fédérer entre elles des parties éloignées de la métropole.

L’agence TVK, faisant elle aussi partie du groupe Descartes, propose une vision similaire à celle de David Mangin sur le rapport entre infrastructure et tissu urbain. Elle considère que :

 

« Les infrastructures sont, elles, porteuses d’une monumentalité liée tant à leur présence construite dans le paysage qu’à la constitution des séquences visuelles qu’elles offrent à leurs utilisateurs ».[16]

 

Nous pouvons ainsi conclure que le groupe Descartes semble avoir une vision univoque sur la question des infrastructures qu’elle considère comme les plus importants « monuments involontaires », puisqu’elles n’ont pas été construites pour être des monuments, de la future métropole du Grand Paris.[17]

L’équipe Rogers fait également une lecture de l’infrastructure comme étant investie d’un « caractère monumental » pour l’échelle métropolitaine ; en revanche, la monumentalité qu’elle envisage ne peut s’exprimer par l’infrastructure elle-même, mais que par le biais d’un recouvrement ou d’une intégration dans un « couloir écologique ».[18] La transformation de l’infrastructure dans un grand parc linéaire pour certains (ou circulaire, si l’on pense au Boulevard périphérique) devient pour l’équipe Rogers une opportunité de fusionner l’ouvrage d’art et le végétal dans un seul monument métropolitain.

 

Jusqu’à quel point les questionnements sur la monumentalité et sur le développement durable se superposent-ils ?

Durant l’analyse des cahiers d’étude, nous avons pu prendre conscience du fait que les questionnements autour du développement durable demeuraient en général présents dans les « visions perspectives » des équipes. Au fil de notre analyse, nous avons pu remarquer que les équipes définissent un certain nombre de dispositifs spatiaux qui fusionnent les aménagements nécessaires au fonctionnement de la métropole avec le végétal. La présence du végétal n’apparaît plus comme « compensatoire », mais comme structurante d’une nouvelle frontière de l’habiter. Si les espaces verts deviennent ainsi la structure de la métropole, pouvons-nous les considérer pour autant comme les substituts des monuments urbains pour le XXIème siècle ? De quelle manière les équipes arrivent-elles à concilier l’intégration de la nature en milieu dense et l’expression de l’échelle monumentale ?

 

Propositions « concrètes »

Le groupe Descartes introduit le concept de boulevard métropolitain[19]  (Voir Fig. 4) pour trouver une stratégie efficace pour transformer les axes routiers purement fonctionnels qui traversent l’agglomération (nationales et départementales) pour qu’ils deviennent une continuité logique des tracés de Paris intra-muros.[20] L’équipe envisage donc une intégration massive du végétal dans ces espaces à présent exclusivement minéraux, afin qu’ils puissent être appréhendés comme des espaces de vie. L’allée centrale plantée du boulevard métropolitain devient ainsi la nouvelle centralité du quartier, car elle réunit les fonctions nécessaires à la connexion du quartier (transports en commun, alter-mobilités), tout en rendant aux tissus divisés par la circulation une nouvelle qualité urbaine.

Christian de Portzamparc tente à son tour d’esquisser un dispositif spatial pour « retisser les fractures métropolitaines » qu’il nomme rhizome, tentant de spatialiser le concept issu des Milles plateaux de Deleuze et Guattari. Il investit l’emprise des voies ferrées qui sillonnent la région parisienne et envisage de les recouvrir par une opération mixte constituée d’un parc linéaire central et des fronts bâtis latéraux qui opèrent une transition douce entre l’espace ouvert et le tissu préexistant.

L’équipe Rogers approfondira considérablement cet aspect et en fera le point de force de sa proposition en introduisant le concept d’armature urbaine. Il ne s’agit pas ici seulement d’un parc linéaire, mais d’une structure complexe qui fusionne l’espace de loisir, le réseau de transport différencié, les équipements urbains et les équipements techniques pour la production d’énergies renouvelables. Nous pouvons dès lors considérer que le concept d’armature urbaine, mais également les autres dispositifs spatiaux que nous avons présentés, établit un parallélisme avec la définition du parkway donnée par Sigfried Giedion en Espace, temps, architecture.[21] Si pour Giedion la fusion entre la « bande médiane aménagée en jardins »[22] et le flux du trafic était considéré comme un dispositif unificateur, il faut contextualiser son approche dans les années 1940-1950 qui voient l’essor de la voiture prendre une ampleur considérable et donc en faire une lecture subséquente aux logiques du flux automobile.[23] Pour la métropole du XXIème siècle, en revanche, les éléments de discontinuité de la métropole ne sont plus seulement déterminés par les circulations routières, mais se cristallisent principalement autour du réaménagement des voies ferrées, qui constituent les éléments de forte discontinuité entre les fragments du tissu métropolitain.

Dans cette logique de réseau de parkways circulaires et linéaires n’est en rien une « absolue nouveauté » que la CIGP apporte dans l’histoire des idées de la métropole parisienne. Cela nous rappelle avec évidence le Plan Jaussely de 1919, mais également les études menées à partir du début du XXème siècle par le service des espaces verts parisien sous l’impulsion d’Hénard, Forestier, mais aussi le rapport Bonnier-Poëte de 1913.

 

Liaisons et réseaux

À côté de cette approche très concrète, qui vise à apporter des propositions transposables, les équipes de la consultation offrent également des définitions plus abstraites de la mixité nécessaire entre urbain et nature. Les équipes Rogers et Secchi-Viganò s’engagent particulièrement dans ce chemin en parlant de « connexions écologiques ». Par ce terme, les deux équipes veulent signifier des espaces verts linéaires continus qui relient les différents « poumons verts » extérieurs de l’agglomération et les espaces verts présents à l’intérieur de la métropole, parcs urbains, parcs départementaux ou parcs régionaux, dans un seul et unique réseau. L’équipe Secchi-Viganò présente ainsi une transposition envisageable pour la métropole parisienne du concept de greenway, à travers la végétalisation de l’emprise des rails SNCF.[24]

L’équipe Rogers, quant à elle, établit un réseau hiérarchisé de ces « connexions » qui opère de manière différenciée selon l’échelle qui est traitée.

Dans la vision perspective de l’équipe Rogers, les tracés des rails SNCF des gares parisiennes serviront d’appui du macro-réseau des espaces verts pour se relier au Boulevard périphérique et ensuite constituer des « pénétrantes » végétales en milieu dense jusqu’aux édifices des gares  (Voir Fig. 5) .[25] En reliant entre elles toutes les différentes parties de la métropole le long de son parcours, ce réseau devient le manifeste d’une nécessaire présence de la nature au cœur des intérêts métropolitains.

 

Le territoire comme nouveau monument

Touchant l’échelle géographique, les équipes Secchi-Viganò, Grumbach et LIN montrent une convergence possible entre métropole et nature dans la reconnaissance d’une monumentalité propre au territoire.

L’équipe Secchi-Viganò s’inscrit clairement dans une lecture des éléments de monumentalité du territoire. Cette reconnaissance est offerte par la superposition d’une étude cartographique poussée et d’une approche sociologique qui vise à mettre en évidence les lieux qui sont les plus « significatifs » pour la société contemporaine : l’équipe définit cette démarche avec la notion de topologie significative.[26] Par le biais de cette méthode, l’équipe arrive à montrer dans la CIGP que les éléments de topographie (vallées, coteaux, buttes) et la Seine deviennent des nouveaux monuments  (Voir Fig. 6) possibles de la région parisienne. La Seine notamment est l’un des éléments naturels du territoire parisien qui a la possibilité de devenir le monument principal de la métropole, c’est-à-dire la seule structure unitaire capable de fédérer l’ensemble du territoire métropolitain.[27]

Cela entre en résonnance avec la proposition de l’équipe Grumbach, qui définit la Seine comme le seul monument possible de la métropole parisienne du XXIème siècle, car ce fleuve devient la fonction anthropologique du Grand Paris,[28] le seul lien structurant possible pour les différentes communautés humaines qui peuplent l’agglomération parisienne.[29]

Poussant au paradoxe, la proposition de l’équipe LIN montre une nature totalisante, finalement devenue elle aussi artificielle et auto-productive, qui se rapproche du concept d’autophysis d’Heidegger.[30] Dans le cadre proposé par l’équipe, la limite entre espace urbain et espace rural s’effacerait donc au profit d’un enchevêtrement constant de « paysages multifonctionnels » où l’autophysis, qu’ils nomment « la ville légère »  (Voir Fig. 7) , deviendrait le principe régulateur de la vie métropolitaine. Par conséquent, dans cette raréfaction et dé-densification de l’idée d’urbanité, en mixité totale avec la nature domestiquée qui s’étalerait indéfiniment, seuls les espaces ouverts de grandes dimensions, les « clairières », pourraient devenir des symboles unificateurs d’une nouvelle communauté métropolitaine en perpétuelle communion avec cette nouvelle idée de nature.

  

Conclusion

Par le biais de l’analyse transversale que nous avons menée sur le corpus des cahiers de la CIGP, nous avons pu remarquer qu’une circulation des idées et des modèles établis par chacun s’opère entre les équipes. Si chacune d’entre elles garde une forme d’unicité dans sa propre proposition, leur proximité autour de notions telles que les « points de repère », les « infrastructures comme lien » et la « fusion entre nature et urbain », nous ont permis d’établir une lecture croisée avec le questionnement sur une nouvelle monumentalité. Penser la métropole de l’après-Kyoto, et intégrer par conséquent au réaménagement urbain les principes du développement durable, équivaut pour les architectes-urbanistes de la CIGP à se concentrer une nouvelle fois sur la fusion entre homme et nature. En dépassant les limites productivistes de la pensée moderne, qui avait précédemment analysé ce rapport, les équipes de la consultation semblent théoriser à ce sujet une nouvelle forme d’expression symbolique de la société. Il apparaît avec évidence qu’ici l’étymologique grecque du mot symbole, qui veut dire « mettre ensemble », donc « ce qui réunit », prime dans la pensée des équipes de la CIGP par rapport à la démesure, la durée et à l’œuvre mémorielle que sous-tend le terme de monumentalité. Cette expression symbolique de la société semble se traduire alors par l’intégration du végétal dans les stratégies d’aménagement urbain, plutôt que des principes du développement durable dans leur ensemble. Est-ce que ces idées ont eu une résonnance dans la fabrique de la métropole contemporaine ? Ou sont-elles le reflet de politiques urbaines déjà en place ?

En regardant les opérations remarquables qui ont été menées dans les deux dernières décennies sur la région parisienne, nous pouvons nous rendre compte que certains projets de Parc métropolitain (Zac Rives de Seine ou Parc Martin Luther King) ou de bâtiments remarquables (TGI, Demain Montparnasse), avaient ou ont intégré la présence du végétal à leur mission principale, dévouée à structurer leur contexte. Il semblerait alors que la CIGP ait donc recueilli et transmis les principales politiques urbaines, dévolues à cet effet, qui étaient déjà en place et les ait amplifiées pour toucher non seulement les opérations d’échelle locale, mais également celle à l’échelle de la métropole. Des études ultérieures sur le rôle de l’AIGP, de la Mairie de Paris, de l’APUR, de la Région Ile-de-France et de la Société du Grand Paris seront nécessaires pour conforter ou infirmer ces hypothèses.

Dans l’attente, nous espérons que la métamorphose végétale de la métropole, souhaitée par la CIGP, ne se concrétise pas dans la métropole physique avec les dérives utopistes d’un vert colonisant, voire totalisant, qui affèrent plus à la futurologie, pour reprendre un terme de Michel Ragon, ou à la BD de science-fiction, qu’à une proposition architecturale et urbaine  pour une métropole durable.

Figure 1 :

Les monuments minoritaires, cahiers CIGP, équipe Studio 09, Secchi-Viganò, 2009.

Figure 2 :

Réseaux, connexions, maillages, cahiers CIGP, Jean Nouvel (AJN), Jean-Marie Duthilleul (AREP), Michel Cantal-Dupart (ACD), 2009.

Figure 3 :

Hauts lieux, cahiers CIGP, Jean Nouvel (AJN), Jean-Marie Duthilleul (AREP), Michel Cantal-Dupart (ACD), 2009.

Figure 4 :

La transformation de la nationale 7 à Evry, cahiers CIGP, Groupe Descartes, 2009.

Figure 5 :

Un réseau d’espaces ouverts reliés et valorisés, cahiers CIGP, équipe Rogers, 2009.

Figure 6 :

Le grand monument du territoire de la région parisienne: topographie, eaux et forêts, cahiers CIGP, équipe Studio 09, Secchi-Viganò, 2009.

Figure 7 :

Une « rue-marché » traverse une plaine agricole, cahiers CIGP, équipe LIN, 2009.