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© Inventer le Grand Paris

Introduction scientifique

by Frédéric Pousin et Nathalie Roseau

Dix ans après la Consultation Internationale pour le Grand Paris[1], nous souhaitions revenir sur cet épisode qui d’une certaine façon a constitué l’un des contextes qui a motivé la naissance du projet de recherche Inventer le Grand Paris. Si précisément l’ambition scientifique à l’origine de notre programme – travailler à une histoire croisée de l’aménagement du Grand Paris sur la longue durée (le grand XXe siècle et au-delà) – était de rompre avec l’amnésie relative qui semble avoir frappé les acteurs et les productions nées de la consultation, il nous semble aujourd’hui utile d’inscrire l’étude de ce « moment » dans notre projet d’histoire croisée. Est-ce un nouveau jalon qui s’inscrit dans la longue durée de l’histoire de la planification que nous faisons ? De quelle façon ce qui l’a précipité et ce qui en est advenu peut-il permettre d’éclairer cette période récente de l’aménagement du Grand Paris ? Que dit l’oubli apparent de l’histoire qui le précède ?

 

Interroger la période présente pose une autre question, d’ordre plus méthodologique, qui nous préoccupe également alors que nous cherchons à faire dialoguer l’histoire que nous faisons avec les questions actuelles de la grande ville. Comment faire l’histoire de l’ultra-contemporain ? Il faut bien sûr recueillir les témoignages et contribuer ainsi à la mise en place d’archives orales ainsi que nous y invitent les historiens du temps présent. Il s’agit aussi de mettre à distance les récits de ces acteurs alors que ceux-ci sont vivants et présents (voire prolifiques, au vu de la médiatisation dont a fait l’objet la consultation) et que les problématiques du moment nous influencent nécessairement. Il convient ensuite de cerner les matériaux de recherche sur lesquels travailler alors que nous n’avons pas accès aux archives, à ce qui a accompagné l’action (de l’État par exemple), et ce qui aura suivi. Les publications, la presse professionnelle et grand public, les expositions et les productions médiatiques, professionnelles ou académiques (cycles de conférences ou de cours), l’analyse du fonctionnement des institutions, etc… constituent des ressources indéniables. Pour les exploiter, les méthodes de l’historien sont amenées à s’hybrider avec celles du sociologue des institutions, des médias, du spécialiste de la scène architecturale, de la culture visuelle, etc… Nous sommes ici au cœur du programme pluridisciplinaire d’Inventer le Grand Paris. Comment constituer les corpus pour analyser cette période ? Et par quelles méthodes les travailler ? De ce point de vue, la session de la matinée, consacrée à l’actualité des thèses soutenues sur la question de la consultation, dans des perspectives différentes (sciences politiques, urbanisme, architecture), devrait nous permettre d’approfondir ces questions.

 

A la lumière du bilan des quatre colloques[2] que nous avons réalisé et du travail en cours que nous menons sur l’atlas des plans d’aménagement du Grand Paris, il nous est apparu important de mettre en regard ce moment intense de réflexion et de production qu’a été la Consultation Internationale du Grand Paris, qui s’est étalée sur dix-huit mois, avec les actions et projets qui ont suivi et se prolongent encore : entre la création d’instruments d’aménagement (Société du Grand Paris, Grand Paris Aménagement, Établissement Public Foncier d’Île de France), l’institution de la Métropole du Grand Paris, le déploiement de nombreux projets et études, la mobilisation d’acteurs publics et privés (des bureaux d’études aux constructeurs, des associations aux collectifs…), et d’autres initiatives diverses (le sentier métropolitain du très Grand Paris[3], les regards du Grand Paris[4], …). Bien entendu, la consultation n’est pas l’élément déclencheur, d’autant que ce qui la précède est essentiel : le Schéma Directeur de la Région Île de France était déjà en cours de réexamen ; préfigurateur du projet de super-métro Grand Paris Express, le projet de rocade Arc Express qui a lui-même succédé à Orbitale, était déjà en discussion.

 

Les intentions et les effets de même que les conditions d’élaboration, de diffusion et d’implémentation des réflexions qui ont été produites, nous semblent donc aussi importants à comprendre que leurs contenus même. Ce que dit le plan et ce que fait le plan : dans cette perspective, cette journée en deux temps entend comprendre la relation qui s’établit entre le moment de la consultation – les pratiques professionnelles et les propositions issues des collaborations – et les projets divers du Grand Paris qui ont suivi (incarnés par les opérations, reconfigurations d’acteurs, consultations, collectifs constitués…). Quelle « influence » a pu avoir la consultation (ses arènes, ses débats, ses idées) sur leur définition ? Ce terme d’influence est délicat à utiliser car il induit des relations de cause à effet, alors que la trajectoire opérationnelle du Grand Paris n’a pas été déviée par la consultation mais a sans doute capitalisé sur ce moment pour se réimposer. Les historiens d’art contemporains, à l’instar d’un Michael Baxandall ont substitué à cette notion d’influence trop syncrétique et facilement explicative, un ensemble de méthodes permettant d’étudier à la fois les conditions matérielles des productions artistiques et leur contexte épistémologique, plus à même de rendre compte des convergences et des divergences entre différentes œuvres[5].  Nous gagnerions à nous en inspirer dans nos travaux sur l’efficace de la planification.

 

A travers les exposés de cette journée, c’est à ces relations de causalités et à leur complexité que nous invitons à réfléchir, dans la mesure où elles traversent l’histoire de l’aménagement du Grand Paris, jalonnée par de « grands plans » souvent valorisés et interprétés seulement à travers leurs représentations iconiques, dont l’étude ne prend pas suffisamment en considération les conditions matérielles et politiques de leur élaboration, la scène urbanistique et institutionnelle dans laquelle ils s’inscrivent  et dont  les effets sur le sol sont rarement ceux escomptés à l’origine.

 

Au-delà de ces relations entre plan et opération, entre intention et effet, il nous semble que plusieurs questions qui travaillent l’histoire du Grand Paris, ont traversé la consultation et ses prolongements. Nous voudrions en évoquer quelques-unes, étant entendu que les exposés et les discussions qui suivront en feront certainement émerger d’autres. Il sera aussi intéressant de s’attacher aux angles morts de la consultation (l’effacement de questions comme celles des banlieues par exemple) qui en disent autant que les questions dominantes qu’elle aborde.

Les rapports entre métropole et capitale et le rôle de l’État

Les rapports entre les territoires du Grand Paris et la capitale sont éminemment complexes, notamment du point de vue de la gouvernance. Encore récemment, à cette histoire longue s’est rajouté un nouvel épisode avec la création, en 2016, par l’État de la Métropole du Grand Paris qui est une intercommunalité regroupant la Ville de Paris et 130 communes. Outre la gouvernance, les rapports entre capitale et métropole sont fondamentalement sous-tendus par la politique des réseaux et la maîtrise foncière qui entremêlent des interventions publiques de plusieurs niveaux comme l’ont montré tant les travaux d’Annie Fourcaut à propos des relations Paris-banlieue[6] que les articles issus des quatre colloques Inventer le Grand Paris traitant de ces sujets. Ces rapports entre métropole et capitale se manifestent toutefois dans les projets de différentes manières.  Pour prendre deux exemples extrêmes, citons le plan du PARP de 1934 établi par Henri Prost qui, symboliquement, laisse en blanc la figure de Paris[7] et le projet de Paris Parallèle formulé en 1960 autour d’André Bloc et Marcel Lods comme alternative aux villes nouvelles[8]. Les réponses des équipes à la consultation de 2008, quant à elles, inscrivent délibérément Paris sur la multitude des cartes qu’elles ont produites et les projets pour le Grand Paris transforment eux-mêmes la représentation de la capitale, que l’on pense aux propositions de relocalisation des gares ou d’aménagement des rives de la Seine.  Mais aussi bien et comme une inversion, la Ville de Paris continue-t-elle de propager sa marque.  Ainsi pour développer leurs propositions de bâti à l’échelle de la métropole, la réponse de MVRDV et d’ACS s’appuie sur les caractéristiques des immeubles haussmanniens ou celles des lotissements autour des parcs parisiens[9].

 

Inter-professionnalités

L’implication des architectes, comme mandataires de la réflexion sur l’aménagement de la grande échelle, constituait une nouveauté en regard des décennies précédentes où prévalait plutôt l’implication d’agences et de services d’urbanisme et de planification. L’appel à faire travailler de concert recherche urbaine et pratique professionnelle promettait par ailleurs d’être fertile. Qu’en est-il advenu dans cet équilibre délicat entre la nécessité d’une réflexion globale sur un grand territoire et l’injonction à formuler des propositions implémentables conduisant trop souvent à des logiques de fragmentation ? Quels problèmes ont été mis à l’agenda et de quelle façon se sont-ils hybridés avec les préoccupations dominantes des professions ? Quels débats et conflits la consultation a-t-elle suscités, qui peuvent avoir laissé des traces durables, et de quelle nature sont ces traces ? Quelles positions spécifiques les chercheurs ont-ils développées dans ces processus travaillés par le rapport à la commande ?

 

Concours d’idées vs planification régionale

La consultation, comme concours d’idées, a eu tendance à occulter la planification régionale, incarnée par le Sdrif (Schéma directeur d’Ile de France) ainsi que par l’arsenal des instruments de l’urbanisme réglementaire ou opérationnel. Pourtant nombre d’idées étaient déjà sur la table. On peut ainsi se poser la question du rôle de la consultation comme scène de médiatisation politique et architecturale du Grand Paris comme idée métropolitaine ? Que dit cette mise en spectacle (reprise d’ailleurs à l’international) qui peut avoir son parallèle avec l’émergence des musées de métropoles, vitrines de villes qui cherchent à s’imposer sur la scène mondiale ? L’effacement relatif des acteurs ‘ordinaires’ de l’aménagement de la Région Parisienne qu’il faudrait aussi observer à travers l’action de l’Atelier International du Grand Paris[10], ne traduit-il pas un écart entre un Grand Paris spectacularisé et un Grand Paris plus difficile à saisir compte tenu de son éparpillement ? Ce qui nous ramène à l’interrogation sur cette notion ambigüe de « Grand ».

 

Les circulations

En revenant sur la consultation du Grand Paris, il nous faut aussi évoquer la question des circulations. La consultation a fait des émules, tout d’abord au plan régional, puisque des communautés d’agglomération en France ont lancé des concours d’idées pour penser le développement métropolitain, que l’on pense à Amiens 2030 entre autres. Le modèle a également été exporté à l’international : en 2012, Bruxelles et Moscou ont lancé une consultation internationale, Bruxelles 2040 d’une part, l’Aménagement du grand Moscou d’autre part qu’étudie Alessandro Panzeri dans le cadre de son post-doctorat. En juin 2018, un appel à projets international Visions prospectives pour le Grand Genève, Habiter la ville-paysage du 21e siècle a été lancé par la Fondation Braillard[11] qui doit aboutir à un rendu de scénarii prospectifs fin 2019, dix ans exactement après le rendu de la consultation pour le Grand Paris. Au-delà du simple constat de reprise ou d’effet vitrine, il convient d’étudier plus précisément ce qui, de la consultation du Grand Paris, donne lieu à circulation : des idées (idées urbanistiques, idéologies), des pratiques d’accès à la commande, des modèles d’interactions professionnelles, des équipes de concepteurs, etc… Les circulations supposent des transferts entre contextes culturels, des discordances chronologiques, des déplacements d’acteurs, bref toute une série de questions qui sont au cœur de notre programme de recherche d’histoire croisée et qui permettent d’interroger le moment de la consultation qui nous occupe.

 

Enfin, beaucoup a été dit sur le caractère « inédit » des questions formulées par la consultation, qui aurait été la première à aborder de front la question du « développement durable » à travers la formule de la « métropole post-Kyoto ». Dix ans après, il n’est pas dit toutefois que le virage ait été pris, ni que cette question ait été aussi neuve, au regard de la longue durée dont hérite le Grand Paris. Les supposées « innovations » dont témoignent les vocabulaires récurrents des appels à projets, devraient nous conduire à en interroger les fondements. En quoi sont-elles inédites ? Et en quoi la consultation s’inscrit-elle ou se détache-t-elle de questions structurelles qui travaillent le temps long de la métropole parisienne ?

 

Pour approfondir ces questions et creuser ensemble ce moment de la consultation, nous allons céder la place aux intervenants qui ont bien voulu accepter de présenter leurs travaux aujourd’hui et que nous remercions chaleureusement, au nom d’Inventer le Grand Paris. La matinée, introduite et modérée par Alessandro Panzeri, post-doctorant au sein du programme et avec qui cette journée scientifique a été préparée, sera donc consacrée à la consultation proprement dite, autour de l’actualité de plusieurs recherches doctorales qui ont été soutenues récemment. L’après-midi s’attachera quant à elle aux effets de la consultation, en interrogeant les projets ainsi que les pratiques professionnelles qui se sont développés depuis.