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© Inventer le Grand Paris

Introduction scientifique

par Laurence Bassières et Cédric Feriel

Si le thème de l’esthétique urbaine dans le Grand Paris, proposé pour cette journée d’études, trouve un écho dans des productions récentes, telles que le colloque organisé en 2013 par l’Atelier du Grand Paris, « Le Grand Paris sera-t-il beau ? », il est né de travaux portant sur le Grand Paris du premier XXe siècle. À partir de recherches menées sur une tentative, dans ce contexte, d’intégrer les préoccupations patrimoniales au projet urbain, j’avais pu faire le constat des difficultés, dans le contexte français, à articuler ces deux domaines, avant les années 1960 et les lois Malraux. Un autre constat se faisait en parallèle : les tentatives malgré tout mises en œuvre en ce sens, et notamment celle que j’avais étudiée, avaient été appréhendées et définies d’un point de vue essentiellement pratique et opérationnel, sans théorisation.

Cette réticence à définir la démarche engagée pouvait s’expliquer par le caractère novateur de ces entreprises ; mais elle rejoignait également la difficulté à définir le champ de l’esthétique lui-même. À titre d’exemple, on citera le texte fondateur que constitue le rapport de la Commission d’extension de Paris publié en 1913, anonyme mais dont on sait qu’il est dû au conservateur en chef de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris Marcel Poëte et à l’architecte-voyer Louis Bonnier[1]. La trilogie « hygiène, circulation, esthétique », qui allait connaitre tant de succès durant l’entre-deux-guerres, apparait ici incomplète : le second volume, « Considérations techniques préliminaires », attribué à Bonnier, qui allait juste après cette publication être nommé inspecteur des services techniques d’architecture et d’esthétique, n’indique dans son sous-titre que deux aspects, la circulation et les espaces verts. La question de l’esthétique y apparait très peu traitée. Ce manque serait-il dû, comme Jean-Pierre Demouveaux et Jean-Pierre Lebreton en font l’hypothèse, à un excès de confiance dans l’enseignement des Beaux-arts, qui fait considérer, au moins pour le premier XXe siècle, que l’architecte français « fera de l’esthétique, même sans s’en douter »[2] ? Cela posait en tout cas la question de la place réservée à cette dimension.

La question initiale : « L’esthétique est-elle une catégorie d’aménagement du Grand Paris ? », est ainsi posée pour ouvrir le débat. Elle vise à ouvrir deux champs de réflexion. Le premier porte sur la place de l’esthétique dans les débats sur l’aménagement urbain au cours du XXe siècle. Le statut qui lui est accordé est assez paradoxal. L’esthétique semble ainsi – dans la littérature du XXe siècle – se définir d’abord en creux, par des manques. Le politologue Jean-Pierre Gaudin pointe dès les années 1990 le manque doctrinal, durant les premières décennies du XXe siècle, autour de la question esthétique, à quelques exceptions notables, parmi les tenants de ce qui a été appelé l’Art urbain : Léon Jaussely ou Jacques Greber[3]. Dans un renversement de perspective, l’esthétique pourrait être ce qui permet de pointer les manques de l’aménagement urbain. On pense ici au réinvestissement critique de la notion d’esthétique au cours du second XXe siècle, dans le sillage de la diffusion en France de la notion de « paysage urbain » au milieu des années 1960, étudié par Hélène Jannière et Frédéric Pousin en 2007[4].

Le second thème qu’ouvre notre question sur l’esthétique, c’est l’idée de « catégorie » : peut-on aborder la question de l’esthétique par celle de « catégorie » de l’aménagement ? Ce serait supposer qu’elle ait été isolée et conceptualisée comme champ d’intervention publique à part entière. C’est un nouveau paradoxe : alors que la notion d’esthétique a été souvent mobilisée au cours du XXe siècle dans les questions d’aménagement urbain, elle ne semble pas faire partie des catégories de l’urbanisme et le terme n’apparaît pas dans les principaux dictionnaires actuels sur la ville ; il ne figure ni dans le Dictionnaire de l’urbanisme de Pierre Merlin et Françoise Choay, ni dans le Dictionnaire. La ville et l’urbain de Thierry Paquot, Denise Pumain et Richard Kleinschmager (2006), ni dans Les 100 mots de la ville, de Thierry Paquot et Julien Damon (2014).

Cette absence ne manque pas d’étonner, alors que la dimension esthétique reste une préoccupation centrale pour les questions urbaines. Jean-Pierre Demouveaux et Jean-Pierre Lebreton pointent ainsi le fait que du tryptique circulation – hygiène – esthétique, issu du XXe siècle, l’esthétique est le seul domaine qui soit de nos jours entièrement resté dans le champ d’application du Code de l’urbanisme (la circulation étant prise en charge par le Code de la route, et l’hygiène par le Code de la santé publique). De plus le terme comme la notion sont mobilisés tout au long du XXe siècle. On le trouve dès le début du XXe siècle dans le titre de plusieurs ouvrages, de Gustave Kahn en 1901 sur L’Esthétique de la rue[5] à Émile Magne en 1908 sur L’Esthétique des villes[6], et à Charles Magny et Charles Lortsch quelques années plus tard sur La Beauté de Paris[7]. Durant les décennies suivantes, les revues explorent la dimension esthétique de l’architecture et de la ville : esthétique de la rue, esthétique et urbanisme avant guerre, esthétique industrielle après guerre… Dans les années 1960-1970, la notion de « paysage urbain » se structure en France autour d’une remobilisation de l’esthétique (servant un projet critique). L’esthétique est également mobilisée dans le registre de la dénonciation, de la « France défigurée » (célèbre émission de télévision dans les années 1970) à « la France moche » dénoncée par Télérama il y a quelques années[8]

Dès lors, entre manque doctrinal et préoccupation centrale, comment fut appréhendée la question esthétique tout au long du XXe siècle ? La notion semble avoir connu une autonomisation vers la fin du XIXe siècle. Si l’on reprend le Dictionnaire de l’urbanisme et de l’aménagement de Merlin et Choay, on y trouve l’entrée « embellissement ». La notion, apparue au XVIe siècle – l’expression « embellissement des villes » se développant à partir du XVIIIe – y est définie comme une préfiguration de l’urbanisme, incluant les questions d’usage et de commodité[9]. Son utilisation va perdurer encore un peu au XXe siècle : c’est ainsi le terme d’embellissement qui est conservé dans l’intitulé de la loi sur les plans d’aménagement d’embellissement et d’extension. À partir de la fin du XIXe siècle et notamment des travaux de Camillo Sitte sur les « fondements artistiques » de l’urbanisme, pour reprendre la traduction proposée par Daniel Wieczoreck[10], une réflexion sur la dimension artistique des villes s’est progressivement développée. La dimension esthétique devient l’une des dimensions de la ville, à côté des questions de circulation et d’hygiène.

Mais peut-être moins qu’à travers une définition, le terme semble se construire sur des oppositions, qui seront reprises au cours de cet après-midi par les différents intervenants.  Opposition entre existant et projet : Jacqueline Morand-Deviller notait en 1992 le déséquilibre entre l’importance des dispositifs législatifs visant une esthétique de la conservation, et le peu d’outils réservés à l’esthétique des aménagements à venir[11] ; opposition entre centre et périphérie, Paris et banlieue, établie de longue date et que l’on retrouve après guerre avec le projet de Bernard Lafay entre un Paris central, historique, « cristallisé », et un Paris de la périphérie et de la banlieue à « remodeler ». Enfin, mais la liste n’est pas exhaustive, opposition ce qu’on pourrait appeler une esthétique de la rupture (incarnée par le Mouvement moderne) et une esthétique de la continuité, la dimension esthétique se trouvant revendiquée par chaque « camp » – encore que la question se soit âprement posée du côté des « modernes », mais c’est un autre débat.

Pour qui travaille sur le Grand Paris du second vingtième siècle, le terme d’esthétique n’apparaît qu’assez rarement dans les sources écrites. On sait pourtant que la construction des grands ensembles et encore davantage la création des villes nouvelles n’ont pas été exemptes de préoccupations esthétiques, mais l’expression de « paysage urbain » y était davantage utilisée que celle « d’esthétique urbaine ». Après 1945, l’ « esthétique » est terme peu favorisé. Prenons un exemple. En 1981, la DDE des Hauts-de-Seine publie un rapport sur les centres et les quartiers anciens[12] qui illustre l’intégration de la notion de paysage urbain dans les milieux de l’aménagement et de l’urbanisme à travers l’analyse des Hauts-de-Seine. Si l’on relit ce rapport au prisme de l’esthétique, on décèle finalement certaines faiblesses conceptuelles dans les descriptions de paysages urbains. Le texte distingue des paysages qualifiés de « traditionnels », tous antérieurs à 1945, et de l’autre des paysages dits « contemporains » tous postérieurs à la Seconde Guerre mondiale. On peut y lire un certain nombre de jugements sur ces paysages, jugements plutôt rares dans les rapports de la DDE, et qui ne sont pas loin d’être de nature esthétique. Ainsi tout tissu antérieure à 1850 est qualifié de « villageois », quelle que soit la taille de l’agglomération concernée, et il est supposé être naturellement « animé ». Là réside probablement le jugement car, après tout, ce n’est pas le tissu qui crée nécessairement cette animation…

Le terme d’esthétique n’est pas d’usage après 1945, mais en travaillant pour cette journée j’en suis arrivé à une hypothèse que je soumets ici : à partir des années 70 le concept de « paysage urbain » a peut-être été utilisé par certains acteurs et intervenants de l’aménagement urbain comme équivalent du terme « esthétique », terme trop vieilli et peut-être trop connoté « Beaux-Arts » ou « antérieur à 1945 ». Cette expression de « paysage urbain » permettait de reposer des questions relatives à l’esthétique tout en se démarquant d’un héritage historique jugé encombrant. Mais le terme d’« esthétique » ne disparaît pas après 1945 et on le retrouve, certes ponctuellement, dans de nombreuses revues. Ces dernières prennent alors soin d’avertir que l’idée que croiser esthétique et aménagement est surprenante, marque du rejet relatif de la première notion. Ainsi, en 1992, la revue Espaces et sociétés consacrait un numéro au thème « esthétique et territoires »[13]. En présentation, le sociologue Bernard Poche prenait soin de désamorcer les critiques : « La rencontre des deux termes […] doit-elle surprendre ? »[14]. Ici la définition était très resserrée puisque l’esthétique se trouvait réduite à la seule dimension artistique de l’aménagement.

Pour revenir à cette différence entre paysage urbain et esthétique, il me semble que la notion de paysage urbain inclut l’esthétique mais ne se limite pas à cette notion et met plutôt en avant celle d’expérience, de rapport au paysage urbain, alors que l’esthétique prise individuellement serait plutôt dans le jugement. C’est cette dernière dimension et ses usages que nous voudrions explorer au cours de cette journée et articuler à l’aménagement du Grand Paris.

La discipline esthétique a connu une mutation au milieu du XVIIIe siècle, qui l’a faite évoluer d’une recherche du beau absolu à l’idée selon laquelle le beau était issu d’un jugement individuel. De manière intéressante, c’est à cette période qu’apparaissent les premiers textes qui posent un jugement esthétique sur Paris, s’éloignant de la critique traditionnelle des « embarras de Paris » (comme dans la satire de Boileau au XVIIe siècle). Paris n’est plus une ville « encombrée » ou « bruyante », elle devient une ville « laide ». Et c’est parce qu’elle est laide qu’elle appelle l’aménagement urbain. Un des premiers exemples à ma connaissance se trouve dans le quatrième livre des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, lorsqu’il décrit l’expérience de sa première venue à Paris :

 

« combien l’abord de Paris démentit l’idée que j’en avais. En entrant par le faubourg Saint-Marceau, je n’ai vu que de petites rues sales, puantes, de vilaines maisons noires, l’air de la malpropreté, de la pauvreté, des mendiants. Tout cela me frappa d’abord à tel point que tout ce que j’ai vu depuis à Paris de magnificence réelle n’a pu détruire cette première impression. »[15]

 

Le jugement esthétique conduit à porter un jugement sur la ville tout entière et surtout il appelle à la réforme de l’urbain. Ici se noue l’un des traits marquants de toute approche sur la réforme urbaine aux XIXe et XXe siècle qui fait du jugement esthétique l’une des entrées privilégiées de l’aménagement urbain. Quelques années après Rousseau, Restif de la Bretonne ou de Louis Sébastien Mercier prolongeront cette tendance qui trouvera son plein développement aux siècles suivants[16]. Or l’après 1945 ne déroge pas à cette approche.

Le terme esthétique est certes absent des dictionnaires et manuels de l’urbanisme, mais il n’est pas absent des revues spécialisées après 1945 et il n’est pas absent du tout des références littéraires ou cinématographiques. Au cours du XXe siècle, plus les supports audiovisuels se développent, plus ce jugement esthétique sur la ville redevient prégnant, comme dans ces reportages sur les bidonvilles dans les années 60 (Cinq colonnes à la une)[17] ou encore des films comme Elle court, elle court la banlieue dans lesquels se développe une sorte d’esthétique du Grand Paris. On pourrait ajouter encore la condamnation à la télévision des banlieues, qui passe souvent d’abord par l’image avant tout argumentaire. L’opposition est toujours la même entre le beau et le laid, l’ordre et le désordre, le sale et le propre. Cette tradition historique n’est pas liée qu’au Grand Paris et on la retrouve dans toutes les grandes métropoles à partir du XVIII e ou du XIXe siècle, comme dans les gravures de Gustave Doré sur Londres par exemple.

S’appuyant sur ces considération, nous avons organisé cette rencontre autour de deux temps. Le premier est celui de l’esthétique comme jugement, par rapport à une sorte de « sublime », c’est-à-dire quelque chose qui dépasserait le site lui-même ou l’image qu’on se fait d’une capitale, d’une métropole, et la manière dont cela influence l’aménagement de cet espace urbain. Ce premier axe a été intitulé « Faire le diagnostic de la ville par l’esthétique ».

Puis, dans un second temps, nous allons envisager l’esthétique comme un jugement qui revient vers le site et qui fait du pittoresque la référence de ce jugement. L’esthétique devient non plus la recherche du beau mais la tentative de définir les caractéristiques propres d’un site ou d’une époque, telles que l’expriment des formules comme l’« esthétique moderne », l’« esthétique post-industrielle », etc. Dans le cadre du Grand Paris on peut évidemment souligner la prégnance de l’idée d’esthétique haussmannienne – et la formule est utilisée par les historiens – devenue référence obligée de toute intervention sur l’aménagement de Paris dès le milieu du XIXe siècle et surtout à partir du début du XXe siècle. L’Atlas du Paris haussmannien de Pierre Pinon, paru en 2002, utilise de la même manière la formule « paysage haussmannien » ou « esthétique haussmannienne », sans faire de différence entre les deux[18]. On sait que cette volonté d’étendre une esthétique à l’ensemble de Paris après l’annexion a existé dans le projet haussmannien. Elle a été bien documentée dans l’ouvrage dirigé par Jacques Lucan paru en 1996, Paris des faubourgs, et notamment dans un article qui montre que la voie publique pensée par Haussmann a été l’une des manières d’homogénéiser le paysage parisien[19].