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© Inventer le Grand Paris

Des environs à la région : le territoire de Paris en débat (XVIIIe – XIXe siècle)

by Marie-Vic Ozouf-Marignier

Directrice d’études, EHESS / Géographie-cités


Ma démarche consiste à saisir les moments où l’on s’interroge sur Paris comme capitale, et sur Paris comme dépendante ou pourvue d’un territoire. Il faut donc trouver des sources dans lesquelles s’élabore une réflexion sur le statut de la ville et de Paris en particulier. L’un des moments propices à cette réflexion est celui de la refonte de la carte administrative de la France au tout début de la Révolution de 1789. Paris va-t-elle alors avoir un régime d’exception ou sera-t-elle considérée comme n’importe quelle autre division administrative ? ( (Voir Fig. 01) [1])

L’alternative s’est posée concrètement de la manière suivante : Paris va-t-elle constituer un département à elle seule ou sera-t-elle contenue au centre d’un département qui formera, comme les autres, un département carré de 70 km sur 70 km environ ? Lorsque ce quadrillage de la France a été élaboré, la question de Paris a été dans un premier temps laissée de côté, comme si elle constituait un problème. Envisagée quelques mois après les autres régions de France, la situation autour de Paris, où chaque ville a déjà « pris sa part de gâteau », est complexe, comme en témoigne la carte levée par un topographe, griffonnée et annotée de dessins par des membres de l’Assemblée[2]. Les Archives Nationales conservent d’ailleurs deux cartes de ce découpage mais tracée de façon brouillonne différemment autour de Paris.

Les argumentaires pour l’une ou l’autre solution concernant Paris sont particulièrement intéressants à étudier. Ainsi, dans un premier discours prononcé à l’Assemblée nationale au nom du comité élaborant la nouvelle constitution du royaume, le député Pierre Samuel du Pont de Nemours opte pour la solution d’un département limité à Paris, la ville représentant démographiquement à elle seule trois départements comme le Poitou ou le Dauphiné, soit 600 000 habitants (les chiffres avancés semblent un peu gonflés) :

« On a jugé que c’était le moyen d’assurer à cette grande ville toute l’étendue de la représentation à laquelle elle a droit de prétendre dans l’Assemblée nationale ; de la rendre non plus par hasard, mais constitutionnellement, capitale du royaume, [cela permettra de sanctionner institutionnellement que Paris est bien la capitale] et de favoriser le plus qu’il sera possible ses approvisionnements en y intéressant la totalité de l’empire français et en tarissant la source de tous les prétextes qui pourraient y apporter obstacle. »[3]

Ce discours avance donc trois raisons à ce choix d’un département pour Paris seule. La première est politique (créer une représentation « convenable » pour Paris) et suggère que si Paris était incluse dans un département élargi, elle pourrait être écrasée par le reste de ce département. La deuxième raison est fonctionnelle et économique; c’est celle des subsistances. Est avancée l’idée que toute la France alimente Paris.

« Or, lorsque Paris n’aura pour territoire qu’une banlieue [c’est à dire Paris et une toute petite couronne autour] il n’y a personne qui ne sente que cette ville doit tirer son approvisionnement des provinces, et qu’on ne pourrait lui refuser à cet égard toute la facilité nécessaire, sans injustice, sans cruauté. Toutes les forces du royaume concourront donc en ce cas à l’approvisionnement de Paris. »[4]

 

Donc Paris n’aura pas simplement un petit espace pour se procurer l’approvisionnement nécessaire mais tout l’empire (même s’il a beaucoup diminué à l’époque de la Révolution et perdu nombre de colonies). Des détails sont ensuite donnés concernant l’approvisionnement en viande bovine en Normandie, Auvergne et Limousin, etc. La troisième raison de ce choix d’un département pour la ville seule et une petite couronne très réduite, présentée dans le paragraphe « Paris capitale d’un royaume ou capitale d’un département », avance l’argument de la dignité[5]. C’est déjà une dignité d’être capitale d’un département mais pour Paris, il faut une plus grande dignité encore. L’un des députés, Brissot de Warville, qui refuse l’établissement d’un département comme les autres pour Paris dit même que cela anéantirait la dignité de la capitale :

« Paris est une vaste cité sans égale dans le royaume, elle a donc besoin d’une administration particulière. Elle n’a point de territoire mais elle a une population immense et paie une masse immense de contributions, elle a donc droit de former seule un département. »[6]

Cet argument de la dignité reviendra aussi chez les opposants à ce projet, les représentants de la Commune de Paris et ceux de l’assemblée des districts de Paris (au moment de la réunion des États Généraux, les citoyens parisiens avaient été convoqués dans le cadre de circonscriptions appelées districts, établies ex nihilo, et ces circonscriptions ont été maintenues au début de la Révolution). Cette assemblée avait organisé un référendum auprès des districts pour savoir s’il fallait un département normal pour Paris ou un département resserré. On constate à cette occasion que les arguments sont les mêmes que ceux de l’Assemblée nationale, mais formulés différemment. Ainsi, leur argument politique avance l’idée qu’il faut faire une grande circonscription pour Paris afin de ne pas réunir dans la seule ville de Paris le pouvoir municipal et le pouvoir départemental, ce qui lui conférerait une force beaucoup trop grande. L’argument économique est quant à lui également lié à l’approvisionnement mais comporte aussi l’idée que Paris doit maîtriser la Seine, la Marne et les canaux qu’elle a contribué à aménager, devant même contrôler les canaux de Briare et d’Orléans dont elle a payé les frais et qui sont sa propriété. Paris doit avoir ses magasins de blé, farine, de bois de charpente, etc., dans sa circonscription. C’est donc l’aspect mercantiliste de l’approvisionnement, derrière lequel pointe l’intérêt de certains propriétaires de ces magasins.

« Un département convient mieux qu’une banlieue (….) parce que le prix du foncier est moins cher quand on s’éloigne de Paris et on pourra localiser ses magasins plus facilement en payant moins cher le terrain. »[7]

Cette proposition est soumise au référendum auprès des districts : 33 votent pour un grand département ; 24 votent pour Paris département à elle seule avec une petite couronne de banlieue ; 3 s’abstiennent. Après quoi, l’Assemblée fait un très long discours dans lequel elle loue la générosité des représentants de Paris qui consentent à abandonner la prééminence de Paris pour diluer la force parisienne dans l’ensemble du royaume, mais, contre toute attente, elle annonce que finalement on fera quand même pour Paris une exception ! Et c’est l’argument de la distinction et de la dignité parisienne (Paris, plus belle cité du monde, cité des Arts des Sciences, etc.) qui sera déterminant dans cette conclusion[8].

Pourquoi l’Assemblée s’est-elle donc accrochée à ce modèle ? Lorsqu’on observe d’un point de vue très pragmatique ce qu’il se passe autour, on constate que toutes les villes qui sont dans la couronne parisienne ou un peu plus lointaines sont en train de manoeuvrer pour demander à être département. (Dia du Dessin envoyé par les représentants de la ville d’Étampes [9]) Ainsi la ville Étampes établit des projections, mesure les distances entre Mantes, Meaux à l’est, Beauvais au nord, et argumente pour être un département, comme le font alors toutes les villes du même acabit. L’Assemblée est débordée par toutes ces demandes et en reste donc à son projet initial pour Paris.

Il n’est pas question de « métropole » à propos de Paris, ni de quoi que ce soit d’approchant. Mais dans ce débat sur la départementalisation on peut considérer qu’il en est question à propos des villes de province. D’une façon tout à fait comparable à celle qu’évoquait Antoine Laporte à propos de Bonn et Berlin, et qui pose la question du rôle moteur de l’administration dans le développement urbain, des villes de province comme Aix et Marseille rivalisent pour devenir cœur de département. Ainsi Aix, ville peu développée économiquement, accueille la cour d’appel, le parlement, l’évêché et l’intendance, mais craint de disparaître si elle n’a pas l’administration du département, dont elle demande donc à être le chef-lieu. D’un autre côté Marseille, ville très peuplée et très dynamique économiquement, grand port, revendique elle aussi ce statut. Cela repose la question de ce qui entraine le développement de la croissance urbaine : les établissements administratifs ou l’économie ? Ce débat sur la métropole est donc présent, mais pas à propos de Paris dans ce contexte.

En ce qui concerne le vocabulaire, on observe dans ces textes l’usage très courant du mot « banlieue ». Dans ce contexte, la question de la banlieue se pose à Paris notamment à cause du mur de l’enceinte des fermiers généraux, déjà considéré comme un problème non pas fiscal mais urbain. On propose ainsi d’établir autour de Paris une petite couronne, qui engloberait aussi Saint Denis (et les tombeaux des rois) et Bourg-la-Reine. Concernant les environs de Paris qui doivent l’approvisionner ou non, on parle de « territoire de Paris » ou encore de « département de Paris », au double sens du mot « département » à l’époque : nouvelle circonscription administrative mais aussi zone d’approvisionnement et d’influence d’une ville.

La cartographie, à partir du XVIIe puis au XVIIIe siècle, évoque quant à elle plusieurs notions comme celles des « environs de Paris », de « l’Île-de-France » (qui en 1789 ne ressemble pas du tout à l’Île-de-France actuelle), de la « banlieue » mais dans des acceptions très variées. Dans l’ouvrage d’Hervé Blumenfeld, Philippe Montillet et Pierre Pinon Les environs de Paris, Atlas des cartes du XVIe siècle à nos jours (La Découverte, 2018) une double page montre bien que l’emprise des environs de Paris au XVIIe et XVIIIe siècle par rapport à l’Île-de-France actuelle est très différente.

Nous n’évoquerons pas le XIXe siècle, qu’abordera Florence Bourillon, voulons évoquer la question de la « région parisienne » à la fin du XIXe, particulièrement intéressante. À cette époque, le mot « région » n’est généralement pas utilisé pour désigner une entité géographique mais le plus souvent pour évoquer les différentes parties du corps humain. Cependant on commence aussi à l’utiliser autrement, dans le contexte des concours d’agriculture lors desquels on évoque les « régions agricoles ». On retrouve surtout ce terme de « région » dans le contexte économique à partir de 1860. Ce mot entre alors en résonance avec la montée du régionalisme économique, et on peut voir un lien entre ce régionalisme économique en tant que projet politique et la conceptualisation de la notion de nodalité (selon une terminologie du géographe Paul Vidal de la Blache)[10] désignant la polarisation urbaine et la capacité d’une ville à devenir une « capitale régionale ». Cette notion de capitale régionale ne concerne alors pas Paris mais bien les régions de province.

Concernant la « région parisienne », Annick Tanter-Toubon et Gilles Montigny ont parcouru l’ensemble des références de la bibliographie de la banlieue parisienne et publié celles-ci sur le site IGP (http://www.inventerlegrandparis.fr/corpus/base-bibliographique-ttm/). Mon enquête a quant à elle considéré les ouvrages en ligne, et j’ai pu observer que la notion de « région parisienne » apparaît dans les années 1870-1880 dans le contexte naturaliste, dans des ouvrages de botanique, de géologie, d’agronomie, de géographie physique, qui évoquent la cuvette parisienne (et non le bassin parisien qui est beaucoup plus vaste) pour désigner les couches de terrain où se trouve implantée Paris. On retrouve ces termes notamment dans les manuels du géographe pyrénéiste Franz Schrader qui évoque souvent la région parisienne. Sa définition est alors très décalée de celle utilisée dans le contexte du plan Prost par exemple.

Figure 1 :

Châssis figuratif du territoire de la France partagé en divisions égales entre elles conformément au rapport du comité de Constitution fait à l’Assemblée Nationale le mardi 25 septembre 1789 sur l’établissement des bases de la représentation proportionnelle, Archives nationales, NN 50/6.

Figure 2 :

Figure 3 :