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Premières visions métropolitaines pour le Grand Paris: le concours de l’extension de 1919

par Beatriz Fernández Agueda

Résumé

Le concours de l’extension de 1919 se base sur les documents du rapport de la commission d’extension de 1913, un sujet abordé par Corinne Jaquand et Viviane Claude dans le premier colloque Inventer le Grand Paris (2013) organisé par notre groupe. Le premier volume du rapport de la Commission d’extension suppose que l’extension de Paris va être limitée au département de la Seine alors qu’on va voir que, dans le concours, cette extension va aller au-delà du cadre du département. Cette question des limites communales évoquée auparavant va être assez importante. Pour renforcer cette idée, on peut lire dans le rapport de l’extension qu’« il existe un Grand Paris constitué à l’avance, pourvu d’une organisation administrative complète, c’est-à-dire le département de la Seine ».

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https://www.inventerlegrandparis.fr/link/?id=708

DOI

10.25580/IGP.2019.0027

Beatriz Fernández est maîtresse de conférences à l’EHESS et membre du laboratoire Géographie-Cités (UMR 8504). Architecte-urbaniste de formation, ses travaux portent sur les transformations territoriales des métropoles contemporaines dans une approche à la fois comparatiste et diachronique. Elle s’intéresse en particulier aux rapports entre croissance et décroissance urbaine à différentes échelles, ainsi qu’aux impacts des plans d’urbanisme sur ces processus. Elle est membre du comité de pilotage IGP.


Français

Le concours de l’extension de 1919 se base sur les documents du rapport de la commission d’extension de 1913, un sujet abordé par Corinne Jaquand et Viviane Claude dans le premier colloque Inventer le Grand Paris (2013) organisé par notre groupe. Le premier volume du rapport de la Commission d’extension suppose que l’extension de Paris va être limitée au département de la Seine alors qu’on va voir que, dans le concours, cette extension va aller au-delà du cadre du département. Cette question des limites communales évoquée auparavant va être assez importante. Pour renforcer cette idée, on peut lire dans le rapport de l’extension qu’« il existe un Grand Paris constitué à l’avance, pourvu d’une organisation administrative complète, c’est-à-dire le département de la Seine ».


Après cette longue introduction qui installe bien le contexte, je vais revenir au concours de l’extension de 1919 et aux visions proposées par les différents projets sur le Grand Paris.

 

Le concours de l’extension de Paris

Le concours se base sur les documents du rapport de la commission d’extension de 1913, un sujet abordé par Corinne Jaquand et Viviane Claude dans le premier colloque Inventer le Grand Paris (2013) organisé par notre groupe. Le premier volume du rapport de la Commission d’extension suppose que l’extension de Paris va être limitée au département de la Seine alors qu’on va voir que, dans le concours, cette extension va aller au-delà du cadre du département. Cette question des limites communales évoquée auparavant va être assez importante. Pour renforcer cette idée, on peut lire dans le rapport de l’extension qu’« il existe un Grand Paris constitué à l’avance, pourvu d’une organisation administrative complète, c’est-à-dire le département de la Seine »[1]. Pourtant, on va voir que les projets du concours couvrent des territoires beaucoup plus larges.

Une fois que la loi de 1919 est approuvée, les premières discussions débutent au département de la Seine. Deux questions importantes s’imposent dans ce débat : d’une part, l’échelle métropolitaine (entraînant certaines contradictions déjà évoquées par Emmanuel Bellanger, car la loi Cornudet consacre l’échelle communale) et, d’autre part, le choix du concours plutôt que celui de l’homme de l’art comme l’évoquait la loi Cornudet. En mai 1919, la Direction de l’extension de Paris est créée et le concours est ouvert le 1er août 1919. Il est divisé en quatre sections, mais je vais me concentrer sur la première, qui portait sur l’échelle métropolitaine, sur le plan d’ensemble de l’agglomération parisienne. La deuxième section concernait l’aménagement et l’embellissement intérieur de Paris intra-muros, la troisième section sur l’aménagement de l’enceinte fortifiée de la zone et enfin, la quatrième section sur des projets partiels à Paris ou dans l’agglomération parisienne.

 

Le déroulement du concours

Avant d’analyser les projets primés dans la première section, je voulais revenir sur la question des limites, car la division en sections entraîne une séparation en trois territoires de projet différents : Paris (section II), la zone et les fortifications (section III) et la région parisienne (hors Paris, section I). Cette division pose pas mal de problèmes aux concurrents, qui sont censés faire des connexions entre l’intérieur et l’extérieur des fortifications, mais qui finalement n’y arrivent pas très bien.

Pour la section un, seize projets sont présentés. La Commission d’extension et de rapport considère que les résultats sont assez satisfaisants, même si elle remarque que les propositions sont de qualité très variable. Cependant, ils apprécient qu’un certain nombre de solutions identiques figurent dans presque tous les projets. Il y a un consensus sur certains choix d’aménagement qui pourraient présenter un intérêt en vue de l’élaboration du plan définitif par les services du département de la Seine. Voici un tableau résumé des projets avec les commentaires et les appréciations de la commission.

Je fais une parenthèse sur la question des sources et des archives, car celles-ci sont très fragmentaires. Le tableau est une reconstitution à partir de sources très variées, quelques cartes notamment, les projets complets n’ayant pas été conservés. On peut s’appuyer sur certaines archives de la Commission pour noter quelques idées qui apparaissent dans les appréciations de la commission et puis l’ordre des projets. Ensuite on peut procéder au rapprochement entre les auteurs des projets et les propositions. [ Voir Fig. 1 ]

Le premier projet primé est celui de Jaussely ; le deuxième projet primé est celui d’Agache, Auburtin, Parenty et Redont ; en troisième Molinié, Nicod et Pouthier et en quatrième Faure-Dujarric, Berrington – on verra l’intérêt de cet architecte anglais – et Chaurès. Pour ces quatre projets, j’ai réussi à récupérer quelques pièces (cartes, dessins, etc.) à partir de différentes sources notamment des revues internationales qui permettent de montrer que que ces quatre projets proposent des visions différentes sur le futur métropolitain.

Le troisième prix, celui de Molinié, Nicod et Pouthier propose une organisation de la région parisienne en huit secteurs en renforçant un centre existant bien connecté par les transports en commun par des sous-centres tout autour de Paris.

Le quatrième prix proposait, en reprenant le modèle de la cité-jardin de Howard, une myriade de petites cités-jardins, reliées par des réseaux de trains et qui était disséminées dans toute la région parisienne. Ce qui fait l’intérêt de cette proposition c‘est qu’elle était très proche du projet de Howard. Les architectes proposent de limiter le nombre d’habitants dans chaque cité-jardin en insistant sur le fait que c’était des « vraies » cités-jardins (avec toutes les fonctions urbaines que cela suppose), alors que beaucoup d’autres concurrents proposent plutôt des banlieues-jardins conçues comme une sorte d’extension urbaine résidentielle.

Le deuxième prix c’est le projet d’Agache nommé « L’oeuvre d’un demi-siècle » parce que c’était une prévision à cinquante ans pour 10 millions d’habitants sur une étendue de vingt-cinq kilomètres autour de Paris. D’après ce que j’ai pu observer dans les archives, c’est assez intéressant car c’est la première fois qu’un projet propose de contenir la région parisienne dans un rayon de vingt-cinq kilomètres, anticupant sur les nombreuses discussions à la chambre qui auront lieu lors du débat du PARP dix ans plus tard. L’intérêt de la proposition d’Agache c’est le renforcement des transports. C’est un projet qui veut s’assurer, je cite directement le rapport du jury, que : « les transports vers toutes les parties de l’extension de Paris soient faits dans un temps sensiblement égal »[2]. Le projet propose donc un renforcement des infrastructures de transport très important. On trouve d’ailleurs une idée dans le mémoire du projet qui me semble assez intéressante : « En France on ne dessert une zone que lorsqu’elle est habitée. Il faut, comme à l’étranger, créer simultanément la ligne et la région desservie, les principes adoptés pour l’extension et la cité-jardins »[3]. C’est-à-dire, que, pour les auteurs du projet, il est nécessaire de penser et construire ensemble les réseaux de transports en commun et les nouvelles zones d’extension.

 

Le projet de Léon Jaussely

Le premier prix est attribué au projet de Léon Jaussely sur lequel on peut apporter quelques documents moins connus que les deux célèbres cartes conservées dans les archives de la Cité de l’Architecture. Il y a tout d’abord le compte-rendu fait par Marcel Poëte (Bibliothèque historique de la ville de Paris). Marcel Poëte fait partie du jury et dans son commentaire sur le projet de Jaussely, il écrit :« Ce projet (…) ne s’est pas contenté d’embellir et d’aménager le territoire d’une agglomération que les auteurs croient devoir être en 1970 de 14 millions d’habitants environ. Ce travail se caractérise encore par des préoccupations d’ordre économique extrêmement intéressantes. C’est une puissante ossature de moyens de circulation, rails, routes, ports et canaux, très bien articulés les uns par rapport aux autres et combinés de manière à satisfaire à tous les besoins, qu’il s’agisse du déplacement des travailleurs, des voyages d’agrément ou de l’arrivée des marchandises indispensables tant à la vie matérielle que commerciale et industrielle de l’agglomération »[4].

Jaussely propose effectivement une réorganisation fonctionnelle de l’agglomération parisienne. Malheureusement on n’a pas de trace du plan de zonage qui normalement a dû être produit et qui devait en quelque sorte spatialiser cette réorganisation fonctionnelle. Mais à partir des sources existantes, l’intérêt de la proposition de Jaussely est qu’il propose d’améliorer le rendement économique de l’agglomération parisienne. Dans cette optique, s’il sépare les fonctions dans une logique de zonage assez classique, cette spécialisation fonctionnelle est doublée par une spécialisation du réseau des transports. Il conçoit la ville comme un grand atelier et les plans d’aménagement comme l’outil nécessaire pour l’organiser scientifiquement. Finalement, son objectif est de rationaliser l’agglomération parisienne grâce à ce qu’il appelle une « taylorisation de la ville », une idée qu’il reprendra plus tard dans ses écrits[5]. L’idée de taylorisation correspond à une logique de zonage où chaque fonction urbaine devrait être à sa place, afin notamment de minimiser les temps de parcours d’une partie à l’autre de l’agglomération. Toujours selon Jaussely, l’organisation économique devrait déboucher sur une amélioration sociale, une amélioration des conditions de vie. Pour spatialiser ces idées sur l’agglomération parisienne, il propose tout d’abord un renforcement du réseau des canaux, afin de desservir notamment les ports de Paris et les zones industrielles de l’agglomération. Ensuite, il envisage une spécialisation du réseau ferré avec une séparation du trafic des marchandises, des voyageurs, des grandes lignes et des lignes de banlieue, ainsi que tout un système de gares qui permet justement de connecter ces différents réseaux entre eux. Enfin, il propose une séparation du trafic routier avec, d’un côté, le trafic des activités économiques, des poids lourds, et de l’autre, un système de voies de loisir, ce qu’on appellerait aujourd’hui des circulations douces. Avec ces voies qui relient entre eux les parcs et les forêts, Jaussely propose un véritable système de parcs reliés par ces voies à l’image des systèmes des parcs américains. D’après lui on passe pourtant d’un système des parcs qui serait plutôt urbain à un système de forêts à l’échelle métropolitaine.

 

Conclusion

Pour conclure, il me semble que si ces projets traduisent des visions métropolitaines différentes, certaines idées sont communes, et ce sont ces principes communs qui ont été repérés par le jury. Il s’agit, par exemple, de la nécessité de désengorger Paris et la banlieue proche et de s’orienter vers ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui un modèle polycentrique, c’est-à-dire comportant des petits centres de banlieue. Deuxièmement, la nécessité de rationaliser la croissance en termes fonctionnels en utilisant des dispositifs comme le zoning. Troisièmement, la cité-jardin est prônée par tous les concurrent comme un modèle d’extension urbaine dans sa double acception soit de banlieue-jardin soit de cité-jardin. Enfin, il y a la nécessité de renforcer les transports non seulement en première couronne ou avec la banlieue proche mais surtout avec les zones les plus éloignées de l’agglomération. En observant les projets primés, on pourrait se demander à quel point le concours et les propositions de ces architectes ont contribué à passer d’une vision de l’agglomération parisienne comme une extension urbaine continue (qui s’étend depuis le centre vers la banlieue), vers une vision d’une région urbaine non continue.

Figures et illustrations

Figure 1 :

Fig. 1. Tableau synoptique des projets de la section I. Sources : élaboration de l’auteure, AP, TRI BRIAND 226