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© Inventer le Grand Paris

Le plan d’urbanisme au début des années 1900 : architectes, bourgeoisie locale et élite réformatrice à Luxembourg et Nancy

by Angelo Bertoni

Angelo Bertoni est maitre de conférences en urbanisme à l’Université d’Aix-Marseille. Ses travaux s’intéressent à l’articulation entre les architectes et les acteurs territoriaux dans la planification urbaine. Il est Docteur en histoire à l’EHESS et Architecte. Sa thèse de doctorat, Les architectes et la naissance de l’urbanisme de plan. Pratiques locales, réseaux nationaux et transnationaux en France et Europe Francophone (1880-1920), est soutenue en 2006 sous la direction de Christian Topalov (EHESS) et Donatella Calabi (IUAV).

Cette recherche est issue de ma thèse de doctorat soutenue en 2006 sous la direction de Christian Topalov et de Donatella Calabi à l’EHESS. Elle portait sur la naissance de l’urbanisme de plan en Europe francophone et en France entre 1880 et 1920. Depuis j’ai orienté mes recherches vers les acteurs et les réseaux d’acteurs et je me suis moins intéressé aux plans.  Votre invitation a donc été l’occasion pour moi de me repencher sur ce travail avec un regard nouveau autour d’une présentation en quatre parties :

  1. Le cadre de la recherche. Hypothèses, méthodes, terrains explorés
  2. Le Luxembourg, plans de quartiers
  3. Nancy, premiers plans d’aménagement
  4. Conclusion

 

Le cadre de la recherche. Hypothèses, méthodes, terrains explorés

Je vais m’appuyer sur une analyse des réseaux d’acteurset sur une analyse du contexte qui a été celui de la production de ces plans. Le plan a permis la rencontre entre acteurs issus de contextes différents à savoir les milieux politiques,économiques et professionnels.

Comment reconstituer les réseaux d’architectes en France et en Europe francophone en faisant l’hypothèse que ces réseaux d’acteurs ont contribué à l’émergence de la discipline urbanistiqueet que dans cette contribution les plans étaient le principal apport des architectes aux débats locaux ?

Pour le savoir, je me suis intéressé à cinq villes de part et d’autre de la frontière : Lille et Bruxelles, Nancy et Luxembourg,enfin Lausanne. Ce réseau de villes appartient à une association importante à cette époque, celle des hygiénistes et techniciens municipaux, l’AGHTM, et les contacts entre les acteurs sont donc facilités.

J’ai organisé cette recherche selon deux axes :

1 – Les contextes urbains, reconstruits à travers les débats qui avaient lieu dans ces villes au sujet de l’organisation spatiale, des logements ouvriers et des logements à bon marché. Ces débats ont permis à la bourgeoisie locale et aux professionnels (ingénieurs et en moindre mesure architectes) de se rencontrer et de discuter au sein d’associations locales.

2 – Le croisement de cette échelle locale avec une échelle plus internationale, celle des rencontres, des congrès, des expositions, des revues et des institutions. Ce croisement a permis de montrer que ces échelles n’étaient pas étanches entre elles.

 

Luxembourg, plans de quartiers

Commençons par le Luxembourg, un état,indépendant depuis 1867, dont la capitale compte à peine 15 000 habitants et qui ne dépassera jamais 21 000 habitants au plus fort de son essor démographique juste avant la guerre. C’est une ville entourée par d’importantes fortifications qui seront démantelées à partir de 1867. À cette date commence l’extension de la ville. L’arrivée du train etla construction de la gare contribuent audéveloppement économique et àl’arrivée de ruraux qui viennent travailler en ville. Une extension est alorsplanifiée au sud et au nord. Les plans produits sont plutôt modestes et ne concernent pas l’ensemble de la ville ; ce sont plutôt des plans de quartier. En 1870-71, l’architecte paysagiste français Édouard André dessine un premier plan qui prévoit un parc municipal et un nouveau quartier de résidences bourgeoises. En observant ce plan, on voit la différence de qualité dans le dessin entre les espaces urbains assez mal définis et les jardins très finement dessinés et très raffinés dans leur conception. Cette première extension est donc dessinée par un français. La présence française est aussi importante que la présence allemande à cette époque. La raison de cette présence étrangère est à chercher dans l’absence de formation professionnelle au Luxembourg ce qui oblige les édiles à faire appel à des personnalités extérieures. Elles arrivent avec un bagage culturel qui infiltre petit à petit le contexte local. Ce contexte local est marqué par une association d’ingénieursdans laquelle on retrouve aussi les architectes qui commencent à se poser la question de l’extension de la ville.

Le deuxième grand moment se produit autour de 1900. Dans le milieu professionnel local, réuni dans l’Association des ingénieurs luxembourgeois, commence à émerger cette conscience que la ville est à l’étroit dans son plateau principal et qu’il faut l’agrandir sur d’autres plateaux. Au sein de cette association on retrouve aussi des responsables d’établissements industriels qui représentent le volet économique. Cette association est aussi en rapport très étroit avec les services municipaux et les services de l’état qui se superposent du fait de la petite dimensiondu pays. Les professionnels luxembourgeois tentent ainsi d’alimenter les débats sur la ville mais, finalement, on fait encore une fois appel à un expert étranger : l’architecte-ingénieur allemand Joseph Stübben déjà renommé pour les nombreux plans qu’il réalise à cette époque. Joseph Stübben prépare deux grands plans : Le plan d’ensemble des alignements du plateau de Limpertsberg au nord-ouest de la ville et, deux ans plus tard, un plan du plateau Bourbon au sud de la ville. Ces plans se développent sur des terres essentiellement agricoles même s’il y a déjà quelques bâtiments présents surtout le long des rues qui convergent vers la ville. L’ensemble du premier projet couvre 240 hectares, soit une surface très importante par rapport à la taille de la ville qui fait presque la même surface à cette époque. L’analyse du plan de Limpertsberg est facilitée par une note d’une trentaine de pages qui accompagne le projet et qui est illustrée par des croquis. Ce plan prévoit un boulevard de ceinture avec des aménagements qui sont des « destinations pour les promenades en voiture ou à pied ». Le dessin, qui suit une série de lignes courbes et droites, respecte les principes que Stübben avait évoqué en 1893 au congrès des ingénieurs de Chicago — un texte qui sera publié en 1895 juste avant le dessin de ce plan — avec un travail très soigné sur les rapports entre édifices publics et places publiques. Le deuxième plan est celui de l’extension au sud de la ville pour connecter la ville ancienne à la nouvelle gare. Ces deux plans sont des plans très simples qui ne couvrent pas l’intégralité de la ville mais qui essayent de répondre au besoin d’encadrer l’extension urbaine. L’apport des experts étrangers marque fortement cette expérience luxembourgeoise avec une place prépondérante des architectes locaux qui font le lien avec ces experts étrangers.

 

Nancy, premiers plans d’aménagement

Le deuxième exemple est le celuide Nancy, une ville très importante pour les historiens de l’urbanisme puisqu’elle accueille la première exposition françaised’urbanisme en 1913. Elle est particulièrement intéressante pour étudier l’alliance entre milieux réformateurs locaux et professionnels. La ville de Nancy devient capitale régionale après 1871. Elle voit affluer une importante population qui quitte les régions annexées par l’Allemagne ce qui soulève la nécessité d’une réflexion sur les transformations que la ville subit, en particulier avec la construction de lotissements privés. Très tôt, dès 1883, avec la fondation de la Société industrielle de l’Est, on assiste à la construction d’un savoir local sur l’habitation ouvrière ce qui rapproche ces milieux locaux d’un milieu réformateur national notamment incarné, après 1893, par leMusée social à Paris.

Il y a plusieurs moments importants qui précèdent le plan de 1913 à Nancy. En 1909, l’organisation d’unegrande exposition internationale est saisie par les milieux locaux comme une occasion pour réfléchir à l’extension de la ville en référence à l’exposition de Liège en 1905 où une rue modèle avait été créée. À Nancy, l’ambition est de construireun nouveau quartier mais la réalité sera bien différente et ce nouveau quartier ne surgira pas. En 1912, un concours est lancé par la Société industrielle de l’Est pour la transformation d’un quartier du centre-ville pouraccueillir des habitations à loyers modérés. Ce concours est destiné aux acteurs locaux.

Le contexte professionnel local est très particulier parce que c’est un des rares endroits en France où coexistent deux associations d’architectes concurrentes. Cette situation a eu une durée assez limitée entre 1888 et 1894 mais elle a quand même laissé des traces dans le contexte local. Finalement l’Association régionale des architectes de l’est de la France cédera la place à la Société des architectes de l’est de la France et contribuera fortement à la production du premier plan d’embellissement de la ville commandé par la Société industrielle de l’Est en 1913. On retrouve donc à nouveau une situation où les milieux économiques etréformateurs locauxpassent commande aux architectes. Le plan présenté à l’exposition de 1913 définie des connexions entre les espaces naturels et les espaces bâtis, mais il est démesuré par rapport aux besoins de la ville. C’est une sorte de catalogue des bonnes intentions de l’époque (espaces libres, terrains de sport, cités-jardins, perspectives monumentales autour des grands espaces publics).

 

Conclusion

En conclusion, ce qui émerge de mes recherches sur ces deux contextes, c’est qu’autour du plan se crée un consensus au moment où les édiles, les élites réformatrices et les professionnels commencent à collaborer. Tout le monde est d’accord sur la nécessité d’anticiper le développement urbain et sur le fait que le plan permet de réfléchir ensemble à l’extension future de la ville. En raison aussi d’un cadre législatif défaillant, ce ne sont jamais des plans sur l’ensemble de la ville mais des plans qui concernent l’extension urbaine. Ces plans n’ont jamais l’ambition de toucher les parties existantes de la ville. Les plans servent donc de moment de synthèse entre différents intérêts et ce sont aussi des outils manipulés, utilisés, valorisés par les architectes notamment par les architectes émergents comme une sorte de moyenqui leur permet d’accéder rapidement à une notoriété locale. C’est le cas du plan de la ville de Nancy qui est rédigé par deux jeunes architectes.