Français
Le moment politique initié par la Consultation internationale du Grand Paris de 2008 a constitué une opportunité exceptionnelle de relance des travaux sur l’histoire de la métropole francilienne. Historien.nes et chercheurs.ses ne pouvaient qu’interroger les discours de rupture diffusés par les décideurs, les aménageurs et les médias. C’est dans cet esprit qu’en 2012 s’est formé le collectif de recherche pluridisciplinaire « Inventer le Grand Paris » qui, à travers quatre colloques internationaux (2013, 2014, 2015, 2016), prolongé par un programme de recherche de 8 années au sein du Labex Futurs urbains, s’est attaché à réinscrire cet épisode dans une longue généalogie des plans, projets, opérations, qui ont défini les devenirs métropolitains.
Le mot « inventer », pris dans sa double étymologie d’inventaire et d’invention, a ainsi permis plusieurs renouvellements. Le premier a consisté à dépasser une historiographie plus ancienne qui avait fait de la succession des grands plans d’aménagement la trame principale d’un récit de la métropole (Michel Carmona, 1979). Le second a été de réinscrire résolument le cas parisien dans une approche comparative internationale en soulignant les circulations de savoirs et d’experts, et en interrogeant de possibles «moments» autour desquels se nouent des problématiques communes au sein d’une histoire croisée des métropoles. Le troisième enfin, a consisté à enrichir l’histoire du fait métropolitain par d’autres questionnements, comme celui des scènes politiques, des paysages et représentations, ou encore de la longue durée.
Dès lors, pourquoi adjoindre ici le terme « inverser » ? Au-delà des jeux de consonance, il s’agit de partir autant des inflexions d’un programme de recherche que du renouvellement de l’historiographie et des thèmes soulevés par l’actualité. D’une part, les travaux du collectif ont conduit à déplacer l’attention vers des approches plurielles du Grand Paris. À l’objet d’étude unique, ou placé dans une perspective comparatiste, succède une multiplicité de terrains, réunis ici par les questions de recherche qui leur sont posées. D’autre part, la montée en puissance, dans les discours politiques et médiatiques, mais aussi dans les disciplines universitaires, des préoccupations environnementales, de la conscience patrimoniale, de l’intérêt pour les usagers ou acteurs au rôle jusqu’ici minoré, ou pour l’histoire située, constituent autant d’invitations à décentrer le regard pour saisir le fait métropolitain. Le mot « inverser » explore donc ici les potentialités de renouvellement des recherches dans le double sens de « retournement de perspective » et de « changement d’ordre et de valeur », en privilégiant trois questionnements que ce colloque a vocation à approfondir.
Une lecture plurielle du fait métropolitain. Du Grand Paris aux Grands Paris
Une première proposition consiste à explorer la pluralité des manières de dire et voir le Grand Paris et les métropoles, afin de tester notamment si les résultats peuvent mener à déplacer voire inverser notre compréhension de l’histoire métropolitaine. L’enquête peut prendre ici deux directions qui s’articulent et se complètent. Une première piste invite l’historien à se mettre en quête des appréhensions sous-documentées de la métropole parce qu’elles émanent d’acteurs ou usagers peu ou pas étudiés (acteurs économiques, échelons politiques locaux, mobilisations sociales, populations invisibilisées : minorités ethniques, femmes, enfants, personnes âgées…). Une seconde piste est plus historiographique: il s’agit de réexaminer les méthodes et les thématiques par lesquelles l’historien se met en quête du Grand Paris. Tester d’autres manières d’interroger le fait métropolitain (par l’environnement, les paysages, les représentations, le conflit…) invite à revisiter l’histoire des métropoles à partir des questions de recherche qui lui sont posées et à retracer les différentes modalités d’expression à travers le temps.
Les temporalités métropolitaines. De la scansion en plans aux temporalités croisées.
Le deuxième renversement touche aux implications de ces déplacements sur le récit métropolitain. Le cas parisien a longtemps été emblématique d’une scansion temporelle pensée à l’aune des dates des grands plans ou des grandes décisions politiques. Les colloques tenus entre 2013 et 2016, puis les séminaires thématiques diachroniques tenus de 2017 à 2023, en ouvrant la voie à une réorientation des travaux vers l’épaisseur des plans d’aménagement, ont conduit les travaux du collectif vers une approche plus fine de cette question. Comprendre la métropole au croisement de différentes temporalités variées et parfois contradictoires peut ainsi constituer un nouveau terrain d’enquête. Comment les aménageurs, acteurs économiques, habitants etc… arbitrent-ils entre les temporalités des cycles politiques (élections), privés (cycle de vie), économiques (expansion et crises), internationaux (guerres, tensions internationales), globaux (mondialisation), environnementaux (climat, risques centennaux) ? Comment la question du temps (durabilité des constructions, aspects mémoriels, façonnement des paysages, cycles de la végétation) vient-elle travailler et questionner à nouveaux frais la fabrique de la métropole ?
Du comparatisme international à un récit du fait métropolitain.
Enfin, à partir de ces chantiers, le colloque entend explorer une question plus épistémologique. Les douze années de travaux menés par le collectif Inventer le Grand Paris ont placé au cœur de leur préoccupation une histoire croisée des métropoles dans un cadre comparatif et transnational. De nouveaux objets d’étude ont ainsi émergé, comme l’ont montré les journées consacrées à la construction du Grand Berlin (l’écriture de l’histoire), du Grand Moscou (la maîtrise foncière), du Grand Tokyo (les parcs) ou de la Chine métropolitaine (circulations et transferts) en regard du Grand Paris. Poursuivant cette entreprise, l’un des enjeux de ce colloque est aussi de réinterroger les manières d’opérer cette comparaison. Si les études fondées sur les transferts culturels et les outils de l’histoire transnationale, sur les aires culturelles, et, dans une moindre mesure sur l’histoire globale, ne manquent pas, comment opérer le croisement de ces différentes approches ? Une histoire croisée des métropoles permet-elle d’initier l’écriture d’un récit du fait métropolitain à l’époque contemporaine ?
Les deux journées de ce colloque n’ambitionnent pas d’épuiser les terrains permettant de répondre à ces questionnements, mais plutôt de tester les potentialités « d’inversion » de trois approches du fait métropolitain : saisir la métropole par ses représentations et ses paysages ; par ses conflictualités ; et enfin par son environnement.
En proposant un dialogue avec des chercheurs travaillant sur d’autres métropoles nationales ou internationales, il s’agit tout autant de resituer les singularités parisiennes dans un horizon plus large, mais aussi d’accentuer l’effet d’inversion des points de vue afin de permettre de nouveaux regards sur l’histoire des métropoles.
English
INVERTING/iNVENTING Grand Paris – For new metropolitan Histoires-
The political moment triggered by the Grand Paris international consultation process of 2008 provided an exceptional opportunity to revive research into the history of the Paris Region. Historians and researchers could not help but question the discourse stressing a break with the past promoted then by decision-makers, developers and the media. It was in this spirit that the multidisciplinary research group “Inventer le Grand Paris” (Inventing Grand Paris) was formed in 2012. The group used four international conferences (held in 2013, 2014, 2015 and 2016) and an eight-year research programme organised as part of the Labex Urban Futures programme, to reintegrate this episode within a long genealogy of plans, projects and operations that have defined the future of the metropolis at different times.
The word « inventing », understood according to its dual etymology of inventory and invention, has made it possible to renew a number of elements. The first was to move beyond an older historiography that used the succession of major development plans as the main framework that shaped the metropolis’ narrative (Michel Carmona, 1979). The second was to place the example of Paris firmly within an international comparative perspective, highlighting the circulation of knowledge and experts, and analysing the possible ‘moments’ around which common issues become focused within an overlapping history of metropolises. The third consisted of enriching the history of the metropolitan phenomenon with other issues, such as political scenes, landscapes and representations, as well as long-term development.
So why add the word ‘inverting’ here? Aside from the consonance, we are as much concerned with changes in focus of a research programme, as we are with the renewal of historiography and themes related to current events. On the one hand, the work of the research group has led to a shift in focus towards multi-faceted approaches to Grand Paris : to the single object of study that has sometimes been placed in a comparative perspective, succeeds one made of multiple areas, brought together by the research question they grapple with. On the other hand, the increasing importance in political and media discourse, as well as in academic disciplines, of environmental concerns, of heritage awareness, of the interests for users or stakeholders who previously played only a minor role, or the growing interest for the situated narrative, are all invitations to adopt a more decentralised perspective as a means of grasping the metropolitan phenomenon. The word « inverting » here explores the potential for the renewal of research in the dual sense of « inverting the perspective » and « changing order and value », focusing on three issues that this conference aims to explore in greater depth.
A multi-faceted reading of the metropolitan phenomenon. From one to several Grand Paris
A first proposal is to explore the many ways of talking about and seeing Grand Paris and metropolises in general, in order to test in particular whether the findings can lead to a shift in, or even invert our understanding of metropolitan history. There are two interrelated and complementary avenues of research. The first invites the historian to seek out under-documented perceptions of the metropolis because they originate from actors or users who have barely been studied (economic actors, local political structures, social mobilisation, populations rendered invisible: ethnic minorities, women, children, the elderly, etc.). The second approach is a more historiographical one and involves re-examining the methods and themes used by historians researching Grand Paris. Testing other ways of examining the metropolitan phenomenon (through the environment, landscapes, representations, conflicts, etc.) invites us to revisit the history of metropolises from the research questions directed at them, and to retrace the different ways in which they have been expressed over time.
Metropolitan temporalities. From the beat of maps to overlapping temporalities.
The second inversion concerns the implications of these shifts for the metropolitan narrative. The case of Paris has long been encapsulated by a temporal pattern driven by the dates of major plans or big political decisions. The conferences organised between 2013 and 2016, followed by the diachronic theme-based seminars held between 2017 and 2023, paved the way for a shift in research towards the depth of development plans, guiding the research group’s work towards a more refined approach to this question. Understanding the metropolis at the juncture of different varied that are even sometimes contradictory, can therefore provide a new research field. How do planners, economic actors, residents, etc., make trade-offs between the temporalities of political cycles (elections), private cycles (life cycle), economic cycles (boom and bust), international cycles (wars, international conflicts), global cycles (globalisation) and environmental cycles (climate, century-long risks)? How does the whole question of time (sustainability of buildings, memorial aspects, how landscapes are moulded, vegetation cycles) impact and re-examine the way in which cities are made?
From international comparativism to a narrative of the metropolitan phenomenon.
Lastly, based on these research ideas, the conference will explore a more epistemological question. The twelve years of work carried out by the Inventing Grand Paris research group has maintained a core focus on an overlapping history of metropolises within a comparative and transnational framework. This has led to the emergence of new research objects, as demonstrated by study days devoted to the construction of Greater Berlin (the writing of history), Greater Moscow (land use), Greater Tokyo (parks) and metropolitan China (circulation and transfer), in comparision to Greater Paris. As part of this undertaking, one of the challenges of this conference is also to re-examine the ways in which this observation can be made. While there is no shortage of studies underpinned by cultural transfers and transnational history resources, cultural areas and, to a lesser extent, by global history, how can these different overlapping approaches be deployed? Can an overlapping history of metropolises help to write a narrative of the metropolitan phenomenon in the contemporary era?
The aim of this two-day conference is not to exhaustively cover all of the fields where these questions can be tackled, but rather to test the ‘inversion’ potential of three approaches to the metropolitan phenomenon: grasping the metropolis through its representations and landscapes; through its forces of resistance and, finally, through its environment. Inducing such a dialogue with researchers working on other national or international metropolises, aims not only to place the singularities of Paris in a broader context, but also to accentuate the effect of inverting viewpoints as a means of enabling new perspectives on the history of metropolises to emerge.
Two-day programme (detailed programme to follow)
Thursday 14 March 2023
Word of welcome and general introduction to the conference
Session 1: An environmental history of metropolitan planning
Session 2: Conflict and accommodation: resisting or dealing with the metropolis: Resisting or dealing with the metropolis
Friday 15 March 2023
Session 3: Representations and landscapes of the metropolis
Round table discussion: documenting the overlapping histories of metropolises (provisional)
Scientific coordination: Laurence Bassieres (ENSA Paris La Villette, AHTTEP UMR AUSser), Cédric Feriel (Rennes 2, Tempora), Frédéric Pousin (ENSA Paris Belleville, IPRAUS UMR AUSser), Nathalie Roseau (ENPC, LATTS UMR 8134)
Organisation committee: Emmanuel Bellanger (CNRS / CHS UMR 8058), Raphaële Bertho (Université de Tours / InTRu), Florence Bourillon (UPEC / CRHEC), Laurent Coudroy de Lille (EUP / Lab’Urba), Beatriz Fernandez Agueda (EHESS / Geographie-cités), Corinne Jaquand (ENSA Paris Belleville / IPRAUS UMR AUSser), Sonia Keravel (ENSP / LAREP), André Lortie (ENSA Paris Belleville / IPRAUS UMR AUSser), Yoko Mizuma (Labex Futurs Urbains / LATTS and CRCAO), Clément Orillard (EUP-UPEC / Lab’Urba), Alessandro Panzeri (ENSAL /EVS/LAURE and IPRAUS/AUSser), Loïc Vadelorge (UGE / ACP)